Tract "Il y a des comptes à régler" du 18 juin 1940

 Diffusé clandestinement dans Paris à partir du 18 juin 1940, le tract "Il y a des comptes à régler" est le premier texte rédigé par Jacques Duclos qui a pris la direction du Parti communiste à son retour dans la capitale le 15 juin 1940.

Tiré à 7 000 exemplaires, ce tract au contenu pacifiste, anti-républicain et anglophobe sera même soumis à la censure allemande le 20 juin 1940 dans le but d'être publié dans le premier numéro de l'Humanité légale.


Direction du Parti communiste en juin 1940

Dans la première décade de juin 1940, les dirigeants communistes présents à Paris organisent une réunion au cours de laquelle ils décident qu'à l'exception de Gabriel Péri et de Jean Catelas ils quitteront tous la capitale avant l'arrivée des troupes allemandes.

C'est ainsi que Bénoit Frachon, responsable du Parti communiste clandestin, quitte Paris le 12 juin pour s'installer dans le Limousin et que des dirigeants communistes suivent le gouvernement vers Bordeaux. Ce départ pour Bordeaux expliquant d'ailleurs pour partie la diffusion dans cette région au mois de juin 1940 de quatre tracts pacifistes signés "Le Parti communiste français".

Le 15 juin, soit le lendemain de l'entrée des troupes allemandes dans la capitale, Jacques Duclos arrive à Paris. La veille, à la demande l'Internationale communiste, le secrétaire du PCF a quitté Bruxelles où il était arrivé en octobre 1939. Le député de la Seine avait dû quitter la France à la suite des mandats d'arrêt lancés contre les députés communistes du groupe ouvrier et paysan français par le capitaine de Moissac, officier instructeur chargé d'enquêter sur la lettre que le groupe parlementaire communiste avait adressée au président Herriot et dans laquelle il demandait une délibération de Parlement sur d'imminentes propositions de paix.

Jacques Duclos assure désormais la direction du Parti communiste clandestin puisque Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, s'est réfugié à Moscou après sa désertion en octobre 1939 et un court séjour en Belgique et que Benoît Frachon qui assumait provisoirement cette responsabilité a quitté la capitale le 12 juin.

Il sera secondé par Maurice Tréand avec lequel il est arrivé à Paris le 15 juin 1940. Membre du comité central du PCF, ce dirigeant communiste est le responsable de la Commission des cadres, la police du Parti.

Ce changement de direction ne modifiera en rien la ligne pacifiste, anti-républicaine et anglophobe défendue par le PCF depuis septembre 1939 avec les mots d'ordre suivants : "A bas la guerre impérialiste", "l'ennemi est dans notre propre pays", "Thorez au pouvoir" et "Paix immédiate".

Pour illustrer ce fait, on mentionnera le premier texte rédigé par Jacques Duclos après son retour dans la capitale : le tract "Il y a des comptes à régler".


Premier texte de Jacques Duclos

Le 17 juin 1940, Jacques Duclos, qui est arrivé deux jours plus tôt dans la capitale, rédige dans la clandestinité son premier texte qui présente la particularité de s'adresser au Peuple de Paris. C'est d'ailleurs pour cette raison que ce tract intitulé "Il y a des comptes à régler" est signé "La Région Paris-Ville du Parti Communiste Français".

Ce texte est rédigé dans le contexte suivant : Paris est occupé par les armées allemandes depuis le 14 juin, à Bordeaux le Maréchal Pétain a succédé dans la nuit du 16 au 17 juin à Paul Reynaud à la tête du gouvernement français et enfin l'armée française continue de s'opposer à l'avancée des divisons allemandes. 

Tiré à 7000 exemplaires, le tract "Il y a des comptes à régler" appelle le Peuple de Paris à se mobiliser pour "châtier et faire payer les responsables des désastres de la France" c'est-à-dire "tous les politiciens qui ont jeté les députés communistes en prison et les ont déchus de leur mandat parce que, dès le début de la guerre, ils avaient eu le courage de réclamer la paix" ainsi que "les ploutocrates des 200 familles qui ont livré la France aux banquiers anglais".

Conforme à la ligne ligne pacifiste, anti-républicaine et anglophobe du Parti communiste, ce tract ne contient aucun Appel à la Résistance. D'ailleurs, il ne dit pas un mot contre l'Allemagne nazie !!!


Diffusion du tract "Il y a des comptes à régler"

Dans son rapport à l'IC du 30 juin 1940, co-signé par Maurice Tréand, Jacques Duclos mentionne que le Parti communiste a diffusé dans les jours qui ont suivi sa prise de fonction le tract "Il y a des comptes à régler" et l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940 :

"Dès notre arrivée à Paris nous avons cherché la liaison avec le Parti, mais Grégoire [pseudonyme de Maurice Tréand] chercha en vain toute la journée du 16 juin, et le lendemain 17 à défaut de trouver la direction régionale [Jean Catelas] il put entrer en contact avec les organisations de quatre arrondissements (7ème, 8ème, 10ème et 11ème). Sans perdre de temps, nous avons rédigé un tract « Il y a des comptes à régler » qui fut tiré à 7 000 exemplaires et distribué par ces organisations. En outre nous avons édité tout de suite un n° de l'Humanité ronéotypé [l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940] dont la diffusion fut assurée avec le concours de la direction régionale qui, entre temps, avait pu être touchée". (1)

Au vu de cette chronologie des faits, on peut considérer que le tract "Il y a des comptes à régler" a été rédigé le 17 juin avant d'être diffusé le lendemain par les quatre organisations d'arrondissement et que l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940 a été rédigée le 18 juin avant d'être distribuée le lendemain avec le concours de la direction régionale.

On précisera que l'Humanité n° 54 du 14 juin 1940 et l'Humanité n° 55 du 17 juin 1940 ont été publiées sous la seule responsabilité de Jean Catelas.

Jacques Duclos confirmera ces informations dans une lettre du 2 juillet 1940 envoyée à Eugen Fried qui dirige l'antenne de l'International communiste installée à Bruxelles avec la mission de contrôler les Parti communistes d'Europe occidentale et notamment le PCF :

"Nous avons le surlendemain de notre arrivée trouvé notre organisation, nous avons pris des mesures pour assurer la publication d'un tract : « Il y a des comptes à régler » et un numéro de « l'Huma » ronéotypé". (2)

Diffusé clandestinement à partir du 18 juin 1940, le tract "Il y a des comptes à régler" sera l'un des textes que le Parti communiste tentera de faire publier dans l'Humanité légale.


(1) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, p. 194 (Lettre intégrale).
(2) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, p. 204 (Lettre intégrale).


Négociations pour la parution 
de l'Humanité sous censure allemande

Le 18 juin 1940, le Parti communiste engage des négociations avec les autorités allemandes pour obtenir l'autorisation de reprendre la publication du journal l'Humanité qui a été suspendu le 26 août 1939 en raison de son soutien... au Pacte germano-soviétique.

Cette mission est confiée à une militante, Denise Ginollin, qui rendra compte de son action à Maurice Tréand, membre du Comité central du PCF et responsable de la Commission des cadres, la police du Parti.

Le jour même où le Général de Gaulle lance son Appel à la Résistance, une représentante du Parti communiste sollicite donc la Propaganda Staffel Frankreich pour obtenir l'autorisation de faire paraître légalement l'organe central du PCF. A cette première rencontre, elle n'obtient aucune réponse. On l'invite simplement à revenir le lendemain.

Le 19 juin, Denise Ginollin se rend à la Kommandantur où cette fois elle est reçue par un officier, le lieutenant Weber, qui se montre courtois et attentif quand elle lui expose sa requête. Au terme de cette première rencontre elle obtient un accord de principe pour la parution légale de l'Humanité qui devra toutefois être confirmé le lendemain.

Le 20 juin à 16 heures, au terme de la seconde rencontre de la journée, le lieutenant Weber annonce à Denise Ginollin que l'Humanité est autorisée à paraître sous censure allemande. A 18 heures, la militante communiste revient à la Propaganda Staffel soumettre à la censure du lieutenant Weber les textes que lui a remis Maurice Tréand avec comme objectif de les faire publier dans l'Humanité légale.

Le plus important de ces textes est un exemplaire de l'Humanité datée du "mercredi 19 juin 1940" qui a été préparé dans l'unique but de servir de modèle au premier numéro de l'Humanité légale. C'est d'ailleurs pour cette raison que sur la forme ce numéro modèle n'est pas numéroté et que sur le fond il reproduit un communiqué officiel allemand. Ajoutons que ce numéro ne doit pas être confondu avec l'Humanité n° 56 du 19 juin 1940 qui appartient à la série régulières des Humanités clandestines.

Le lieutenant Weber qui n'est pas satisfait par le contenu du premier numéro de l'Humanité légale demande des modifications à Denise Ginollin qui lui répond que ce n'est pas de sa responsabilité : un nouveau rendez-vous est alors fixé à 22 heures.

A 20 h 30 près du Métro Saint-Martin, Denise Ginollin rencontre comme prévu Maurice Tréand et Jeanne Schrodt pour faire le point sur les négociations. Ils sont alors arrêtés par la police française pour infraction au décret-loi du 26 septembre 1939 qui proscrit la diffusion de tout écrit propageant les mots d'ordre de la IIIe Internationale et pour infraction au décret-loi du 24 août 1939 en vertu duquel l'Humanité a été suspendu par un arrêté ministériel en date du 26 août 1939. Ils sont suspectés de former une cellule communiste qui diffuse des tracts et qui en outre tente de faire reparaître l'Humanité. Avant d'être interpellée, Denise Ginollin a déchiré puis jeté l'Humanité du mercredi 19 juin 1940. Les morceaux sont toutefois récupérés permettant ainsi la mise sous scellé de ce document capital des négociations entre le Parti communiste et la puissance occupante.

La première accusation présente un intérêt particulier puisque la police reproche à ces militants communistes d'avoir participé à la diffusion du tract "Il y a des comptes à régler" et d'avoir tenter de diffuser l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 dont l'unique exemplaire retrouvé déchiré est en fait celui abandonné par Denise Ginollin.

Cette accusation est une preuve supplémentaire que le Parti communiste a diffusé clandestinement dans Paris le tract "Il y a des comptes à régler" et que cette diffusion est antérieure au 20 juin 1940.

Les inculpés apporteront le lendemain dans leur déposition respective un démenti formel à ces suspicions :  
- Denise Ginollin : "J'ignore dans quelles conditions ont été établis le tract "Il y a des comptes à régler" et l'exemplaire du journal l'Humanité, portant la date du 19 juin 1940. Je n'ai concouru ni à leur établissement, ni à leur diffusion" (1);
- Maurice Tréand : "Je ne connais pas le tract « Il y a des comptes à régler », ni le numéro du journal l'Humanité du mercredi 19 juin. Je n'ai participé ni à leur établissement, ni à leur diffusion" (2); 
- Jeanne Schrodt : "J'ignorais l'existence du tract « Il y a des comptes à régler » et du numéro de l'Humanité du 19 juin 1940. Je n'ai donc pu participer à leur établissement non plus qu'à leur diffusion" (3).

On peut aussi s'appuyer sur le procès-verbal de saisie rédigé le 21 juin 1940 après la fouille de Denise Ginollin pour établir sans aucune contestation possible que la militante communiste a soumis à la censure du lieutenant Weber le texte du tract "Il y a des comptes à régler" :

"1° Un billet signé « Léo » commençant par les mots « Je t'envoie du texte et quelques indications....» et contenant le passage suivant : « On pourrait s'il y a de la place publier le texte du tract : il y a des comptes à régler ».
2° Deux feuillets manuscrits portant le texte du tract « Il y a des comptes à régler »". (4)

Dans ce billet saisi sur Denise Ginollin, Jacques Duclos (Léo) donne des instructions à Maurice Tréand concernant la publication du premier numéro de l'Humanité légale. Il demande explicitement de faire publier dans ce premier numéro le texte du tract "Il y a des comptes à régler". Cette d'ailleurs pour cette raison que Denise Ginollin est en possession de deux feuillets manuscrits reproduisant le texte de ce tract.

Ainsi, c'est l'intervention de la police française le 20 juin 1940 qui met un terme à la première tentative de reparution légale de l'Humanité et qui permet en outre de confirmer la diffusion clandestine du tract "Il y des comptes à régler" et de prouver la tentative de le publier légalement avec le visa de la censure allemande.


(1) Raymond Tournoux, Journal Secret, 1975, p 207.
(2) Ibid., pp. 215-216.
(3) Ibid., p. 288.
(4) Ibid., p. 281.


Document 1 :

Tract "Il y a des comptes à régler"
du 18 juin 1940

IL Y A DES COMPTES A REGLER


Tandis que nos soldats trahis sont écrasés par l'énorme matériel des troupes allemandes,

Tandis que de longues colonnes de réfugiés errent sur les routes, comme aux plus sombres périodes de l'Histoire de l'Humanité,

Tandis que tant de foyers où s'abritaient de fragiles bonheurs ont été détruits,

Tandis que des milliers de blessés souffrent dans les hôpitaux,

Tandis que de vieilles mamans, des épouses, des enfants, pleurent ceux qui ne reviendront plus,

Le peuple de France, ouvrant désormais les yeux et conscients d'avoir été trompé par une bande de malfaiteurs publics, pense qu'il y a des comptes à régler.

Oui, IL Y A DES COMPTES A REGLER avec les Daladier, Reynaud, Mandel et consorts, qui ont laissé les soldats français sans avions alors qu'ils en envoyaient en Finlande combattre l'URSS.

Oui, IL Y A DES COMPTES A REGLER avec tous les politiciens qui ont jeté les députés communistes en prison et les ont déchus de leur mandat parce que, dès le début de la guerre, ils avaient eu le courage de réclamer la paix.

Oui, IL Y A DES COMPTES A REGLER avec les chefs militaires incapables et traîtres qui ont entraîné le pays à la guerre dans un scandaleux état d'impréparation, alors que tant de milliards avaient été dépensés pour la défense nationale dirigée depuis 4 ans par Daladier

Oui, IL Y A DES COMPTES A REGLER avec les ploutocrates des 200 familles qui ont livré la France aux banquiers anglais.

Oui, IL Y A DES COMPTES A REGLER avec tous ceux dont la politique a abouti à l'occupation de Paris, à la défaite de notre pays.

Et voici que maintenant les responsables s'enfuient, les rats quittent le bateau qui fait eau et ils chargent quelques uns d'entre de devenir les syndics de leur lamentable faillite.

C'est ainsi que vient d'être constitué le nouveau gouvernement Pétain composé de militaires battus, de fonctionnaires affairistes et de parlementaires déshonorés : deux radicaux du clan Daladier, deux socialistes de l'équipe Blum-Paul Faure, deux U.S.R et deux réactionnaires dont un P.S.F du clan La Rocque. Tous dans le bain.

Derrière le vieux Pétain, ex-responsables des crimes du gouvernement Reynaud, les oligarchies capitalistes directement représentées au sein du nouveau gouvernement veulent continuer leur besogne.

Après nous avoir conduits au désastre, ces messieurs entendent faire payer les pots cassés au peuple, mais ça ne se passera pas comme ça.

PEUPLE DE PARIS

Fier, calme et digne dans le malheur, tu sais où sont les responsables, tu sais que le préfet Langeron et ses agents ont été les exécuteurs de la politique de Daladier-Reynaud-Mandel, politique qui a fait le malheur du peuple et a conduit le pays à l'abîme.

On a persécuté les communistes parce qu'ils luttaient contre les puissances d'argent dont la France est aujourd'hui la pitoyable victime.

Des hommes honnêtes et courageux ont été jetés en prison pour avoir défendu la paix, alors que des ministres prévaricateurs, des politiciens tarés, des hauts fonctionnaires corrompus et des généraux de Second Empire croient que l'impunité leur sera toujours assurée.

Il faudra que disparaissent de la scène politique tous ceux qui ont fait notre malheur.

Il Y A DES COMPTES A REGLER. ILS SERONT REGLES.

Et puis, après une guerre qui a couté si cher, il faudra bien que les profiteurs, les capitalistes, les ploutocrates rendent gorge. 

IL Y A DES POT CASSES A PAYER. LES CAPITALISTES DEVRONT LES PAYER.

PEUPLE DE PARIS

Unis-toi avec le calme tranquille de ceux qui savent que l'avenir leur appartient, n'oublie pas qu'il y a un pays où les capitalistes ont rendu gorge; ce pays, c'est la grande Union Soviétique, pays du socialisme et de la paix.

Unis-toi derrière ceux qui se sont battus pour la paix, derrière les communistes qui, hier, t'ont montré au risque de leur liberté et de leur vie, le chemin de la paix et qui, aujourd'hui, te montrent le chemin de la restauration de notre malheureux pays, à savoir :

CHATIER ET FAIRE PAYER LES RESPONSABLES DES DESASTRES DE LA FRANCE.

VIVE L'UNION DU PEUPLE DE NOTRE GRAND ET IMMORTEL PARIS !


La Région Paris-Ville du Parti Communiste Français  


(Raymond Tournoux, Journal Secret, 1975, pp. 282-285)

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