"vaincre Hitler, c'est assurer la liberté des peuples et la paix du monde" (Discours du député ex-communiste Paul Loubradou du 20 février 1940)

Le 20 février 1940, la Chambre des députés est appelée à statuer sur la requête du gouvernement lui demandant de valider la déchéance de 67 députés communistes sur les 74 qui composaient le groupe parlementaire à la veille de la signature du Pacte germano-soviétique.

Au cours de la discussion générale, Paul Loubradou prend la parole au nom de l'Union populaire française (UPF), groupe parlementaire qui présente la particularité de rassembler 13 députés démissionnaires du Parti communiste.

Son discours, qui ne porte pas sur la question débattue à cette séance, vise à montrer qu'en rompant avec le PCF les députés communistes de l'UPF sont restés fidèles aux valeurs du communisme et notamment à l'anti-fascisme.

Le député de Dordogne débute son intervention en constatant "combien peut être délicate la situation à cette tribune d'un homme qui a appartenu à l'ex-parti communiste; son destin, en effet, est de subir deux épreuves contraires : pour d'aucuns, il est un renégat;  pour d'autres, il est un suspect".

Sur le fond, Paul Loubradou porte d'emblée sa réflexion sur le Pacte germano-soviétique en montrant que cet accord est la cause principale du déclenchement de la guerre : "La Pologne est envahie et la guerre, l'horrible guerre s'abat sur l'Europe parce qu'il y a le pacte germano-soviétique".
 
L'ex-député communiste expose ensuite les contradictions de la position du Parti communiste avec ses engagements passés en remarquant qu' "on ne dit plus : l'Allemagne hitlérienne, mais l'Allemagne tout court ; on ne dit plus : la démocratie française, mais la France impérialiste !  On expurge la littérature communiste des vocables anti-hitlériens, désormais sacrilèges ! Silence autour d'Hitler ! Allié de Staline, serait-il devenu, lui aussi, par endosmose, un libérateur de peuples ? "

La rupture appelle une question : "Est-ce à dire, messieurs que cette réprobation sans réserve de la politique soviétique et de la IIIe internationale signifie un reniement de notre passé ?
La réponse est claire : "Non ! Nous avons été amenés au communisme, autrefois, par le spectacle insupportable des iniquités sociales et nous restons fidèles à nous mêmes".

Pour terminer, Paul Loubradou s'adresse "aux travailleurs et aux militants encore abusés et désemparés" pour leur affirmer que la guerre contre l'Allemagne nazie est légitime : "vaincre Hitler, c'est assurer la liberté des peuples et la paix du monde".

Au terme du débat parlementaire, la Chambre adopte par 498 voix pour et 0 contre une résolution dans laquelle elle constate la déchéance de 60 députés communistes. Précisons que le groupe d'union populaire française n'a pas pris part au vote de cette résolution.


Document 1 :

Discours de Paul Loubradou
à la Chambre des députés le 20 février 1940

M. Paul Loubradou. Messieurs, j'interviens dans le débat au nom du groupe d'union populaire française et en complet accord avec ses membres : MM. Nicod, Capron, Fourrier, Saussot, Valat, Brout, Raux, Declercq, Jardon, Dewez, Fouchard, Pillot et Daul. Je répondrai, j'en suis convaincu, aux sentiments de la Chambre en m'exprimant avec toute la circonspection de rigueur en pareille matière et surtout en pareilles circonstances, mais aussi avec toute la fermeté et la netteté désirables.

Je sais combien peut être délicate la situation à cette tribune d'un homme qui a appartenu à l'ex-parti communiste; son destin, en effet, est de subir deux épreuves contraires : pour d'aucuns, il est un renégat; pour d'autres, il est un suspect.

Depuis des mois, une propagande souterraine nous accable d'injures et de promesses de règlements de compte, et il nous est matériellement impossible de répondre.

Cependant, si nous intervenons aujourd'hui dans ce débat, ce n'est pas pour tenter de justifier une expérience, une attitude personnelle; s'il ne s'agissait que de cela, ma présence à cette tribune serait évidemment bien superflue, à tout le moins prétentieuse; mais nous avons la conviction que les explications que nous voudrions vous présenter ne seront pas sans intérêt d'un point de vue général et c'est pourquoi je vous demande de me prêter quelques instants d'attention.

Quand le pacte germano-soviétique est conclu, le 23 août dernier, on nous dit, après un silence embarrassé de vingt-quatre heures : « Le pacte sert la paix; il sert les démocraties en affaiblissant le pacte antikomintern ». Le 31 août, le pacte est ratifié simultanément à Moscou et à Berlin, à vingt heures trente. Huit heures après, l'armée allemande se rue sur la Pologne. Il est clair désormais qu'à l'heure où le pacte est signé à Moscou par Staline et von Ribbentrop, c'est le sort de la Pologne qui est réglé, c'est la paix qui est assassinée.(Applaudissements à l'extrême gauche et sur divers bancs.)

Cependant, les jours passent; les faits s'accumulent; ils mettent en pièces, une à une, les malheureuses explications de la première heure. Alors, on reprend les vieux airs connus sur les origines capitalistes de la guerre, sur les rivalités impérialistes, sur les barbelés de l'antisoviétisme.

Nous serions bien aise de pouvoir nous expliquer en détail, et documents en mains, sur chacun de ces-points; nous montrerions - et cela ne souffre aucune difficulté - les contradictions d'une propagande qu'il nous a été impossible d'avaliser; nous espérons que la Chambre, un jour prochain, nous autorisera à le faire.

Pour l'instant, si comme l'affirme cette propagande, c'est la France impérialiste, c'est l'Angleterre impérialiste qui portent la responsabilité de la guerre, alors nous nous expliquons mal pourquoi ceux qui colportent cette monstrueuse accusation ont, le 2 septembre dernier, voté dans l'enthousiasme, les crédits de guerre {Très bien ! très bien !), pourquoi ils se sont ainsi incorporés à l'union sacrée, pourquoi le journal La Vie ouvrière, chargé, en l'absence de l'Humanité, de recueillir la doctrine du parti, publiait dans son numéro du 11 septembre les lignes suivantes :

« La force invincible de la France, en face de l'hitlérisme barbare, réside, en effet, dans l'union du peuple, en communion intime avec ses meilleurs fils appelés sous les drapeaux et placés à la pointe du combat pour le salut de la démocratie et la sauvegarde des droits imprescriptibles de l'homme et de la nation. Oui ! La nation unie - et rien ne doit être fait qui puisse la diviser - écrasera l'hitlérisme fauteur de guerre, ennemi de toujours des principes de 1789 qui ont valu à la France son renom universel de terre de liberté et de progrès humain. » 

Nous nous défendons, messieurs, pour l'instant, de vouloir polémiquer avec quelques hommes emmurés dans le silence. Mais ce que nous entendons affirmer avec force c'est que, si les apparences sont parfois trompeuses, ici nulle confusion n'est possible.

La Pologne est envahie et la guerre, l'horrible guerre s'abat sur l'Europe parce qu'il y a le pacte germano-soviétique. (Applaudissements.)

Si crier une telle vérité c'est trahir la classe ouvrière, alors, oui, nous sommes des traîtres.

Au surplus, et s'il pouvait subsister quelque doute sur ce point, voici le témoignage d'un homme qui, si je ne m'abuse, est une indiscutable caution. Il s'agit de M. Hitler lui-même.

Ecoutez-le s'adressant à ses troupes de l'Ouest. le 3 septembre :
« Le pacte de non-agression avec l'URSS nous donne la garantie d'une entente pacifique avec le plus grand Etat. Si vous faites votre devoir, la lutte sera terminée avec succès à l'Est en quelques semaines et la force entière d'un Etat de 90 millions d'hommes sera avec vous. »

Voilà qui est clair.

Mais nous sommes aussi des renégats parce que nous ne comprenons pas comment l'intérêt de l'idéal qui nous est cher est de poignarder dans le dos le passant déjà étranglé par l'apache; parce que nous ne saisissons pas par quel subtil distinguo le fait pour des aviateurs d'écraser des villes ouvertes est un crime en Espagne et une action d'éclat en Finlande. (Applaudissements.)

L'être sans défense écrasé sous la bombe d'avion, que cette bombe soit hitlérienne ou soviétique, c'est un être lâchement assassiné, et il n'y a pas de doctrine qui vaille, il ne nous est pas possible de ne pas maudire l'assassin. (Applaudissements.)

Encore une fois, nous connaissons les misérables arguments à l'aide desquels on s'efforce d'atténuer le crime et de le justifier et nous y répondrons sans tarder. Retenons seulement le plus répandu : l'URSS prend des positions stratégiques en vue de se prémunir contre la croisade antisoviétique.

Ici, comment ne pas reconnaître, en cette formule "prise de positions stratégiques", la sœur jumelle du trop fameux "espace vital" de Hitler ?

Que des formules de cette sorte deviennent la loi et c'est le monde qui devient une foire d'empoigne.

Au surplus, que deviennent les décisions fondamentales des congrès mondiaux ?

Ecoutez ce qui est dit dans la résolution contre la guerre et le fascisme votée au vue congres mondial de l'Internationale communiste :

« Dans le cas où un Etat faible serait attaqué par une ou plusieurs grandes puissances impérialistes qui voudraient détruire son indépendance et son unité nationales, ou bien en faire le partage comme cela eut lieu dans l'histoire lors du partage de la Pologne, par exemple, la guerre de la bourgeoisie nationale d'un tel pays, pour repousser cette attaque, peut revêtir le caractère d'une guerre de libération dans laquelle la classe ouvrière et les communistes de ce pays ne peuvent pas ne pas intervenir. »

Et ceci, dans le rapport d'Ercoli, au même congrès :

« Ne peut-on pas prévoir ce que signifierait pour l'Europe une guerre victorieuse du fascisme allemand ? Une telle guerre signifierait la fin de l'indépendance nationale pour les Tchèques, les Lituaniens et les autres petites nationalités de la Baltique, pour les Polonais, pour les Hollandais, pour les Belges ! C'est ce que tous les peuples de l'Europe comprennent et nous en avons la preuve dans l'enthousiasme avec lequel ces peuples menacés dans leur indépendance nationale par le national-socialisme saluent l'intervention toujours plus active et pleine d'autorité de l'Union soviétique dans la politique européenne parce que l'activité de la politique internationale de l'URSS barre la route à l'offensive des fascistes allemands. »

Ainsi, messieurs, nous sommes des renégats, parce que nous avons cru, nous, à ces consignes solennelles, parce que nous avons cru en la sincérité de Staline lorsqu'il disait, en mars 1939, au 18e congrès du parti communiste russe : « Nous sommes pour le soutien des peuples victimes d'une agression qui luttent pour l'indépendance de leur patrie. »

Et nous le sommes doublement, renégats, parce que nous osons ne pas oublier, ces autres paroles de Maurice Thorez, au IXe congrès du parti communiste français : « Nous ne voulons pas que l'on fasse revivre une France qui, comme en 1847, abandonne les Polonais en lutte pour leur indépendance. » (Exclamations et rires.)

Enfin notre cas est devenu sans excuse parce que nous avons le cynisme de rappeler ces propos de l'Humanité du 24 août 1939 : « On voulait faire un second Munich pour sauver le fascisme et l'établir en France; on voulait dépecer la Pologne, etc, mais l'URSS a démoli cette combinaison. » (Rires.)

Si elle ne l'avait pas démolie, où en serions-nous !

Aujourd'hui, alors que la Pologne est dépecée, alors que l'héroïque Finlande, debout, jusqu'au dernier de ses ouvriers et de ses paysans, fait face à l'envahisseur (Vifs applaudissements sur tous les bancs), voici qu'on entend les champions de la paix ! On exploite avec fougue les sentiments naturellement pacifiques du peuple. On joue les Sabines ! On se rue au mors des chevaux ! On a allumé de vertigineuses flammes et on se transforme en sapeurs-pompiers ! On ne dit plus : l'Allemagne hitlérienne, mais l'Allemagne tout court; on ne dit plus : la démocratie française, mais la France impérialiste ! On expurge la littérature communiste des vocables anti-hitlériens, désormais sacrilèges ! Silence autour d'Hitler ! Allié de Staline, serait-il devenu, lui aussi, par endosmose, un libérateur de peuples ?

Messieurs, nous sommes des renégats parce que ces renversements à 180 degrés dépassent notre entendement ! Quoi ! La défense des libertés républicaines, la lutte contre l'hitlérisme fauteur de servitude et de guerre, le Front de la Paix, le Front des Français, la France de Jeanne d'Arc, des encyclopédistes, de Valmy, la Marseillaise, tout cela n'était-il que pièges stratégiques ou masques de carbonari ? (Applaudissements à l'extrême gauche, à gauche et sur divers bancs.)

A la vérité, nous sommes des traitres à la classe ouvrière parce que, pour nous, l'internationalisme ne signifie pas l'hégémonie d'un homme, d'une race, d'une nation, sur d'autres hommes, d'autres nations, d'autres races ! Des renégats, parce que nous nous sommes dressés, conformément aux enseignements du 7e congrès mondial, contre ceux qui veulent la guerre comme moyen de frayer la voie à la révolution ! Des renégats, parce que nous n'avons pas voulu jouer les mannequins, les robots, au service des modernes Tamerlan. Des renégats, enfin, parce que, si Staline trouve demain dans les neiges de Finlande sa Berezina et son Waterloo, il nous sera impossible de le plaindre. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

Est-ce à dire, messieurs que cette réprobation sans réserve de la politique soviétique et de la IIIe internationale signifie un reniement de notre passé ? Non ! Nous avons été amenés au communisme, autrefois, par le spectacle insupportable des iniquités sociales et nous restons fidèles à nous mêmes; mais, aujourd'hui, il ne nous a pas été possible d'aller plus loin. Nous ne briserons pas nos idoles et le socialisme restera pour nous plus que jamais le havre de salut pour une humanité pantelante et désespérée (Applaudissements à l'extrême gauche.); mais nous nous refusons à ruser avec la souffrance des hommes et à entraîner la classe ouvrière dans la pire des aventures.

Tournés vers ces travailleurs et ces militants encore abusés et désemparés, nous leur répétons ce que leur disait, de cette tribune, notre collègue Dewez : Sans doute les capitalistes n'ont pas été tendres pour vous; sans doute vous souffrez d'un état social contre lequel nous avons lutté et lutterons ensemble; sans doute vous jouissez de libertés restreintes; mais réfléchissez : qu'adviendrait-il de vous si Hitler était victorieux ? Vous ne seriez plus que les habitants d'un pays transformé en territoire d'exploitation; vous seriez moins encore que des esclaves.

Nous avons défendu ensemble, jusqu'en août 1939, une politique conforme aux intérêts de la liberté, du pays, de la paix ! Aujourd'hui, ce qu'on vous propose, c'est la révolution mondiale sur des monceaux de cadavres et une accumulation de ruines sans exemple dans l'histoire ! (Applaudissements.)

Il n'est pas possible que vous approuviez un tel calcul !

Comment, en effet, ne vous révolteriez-vous pas à la perspective de l'effroyable addition qui vous serait présentée après le plus atroce des festins ? Comment ne comprendriez-vous pas qu'un idéal réalisé à des taux pareils est un idéal qui s'anéantit lui-même, qu'il ne peut être qu'une éphémère monstruosité !

Redressez-vous !

Vous le devez à vos enfants, à vos femmes, à vos familles, à vos camarades, à votre idéal même.

Souvenez-vous que pendant des années on vous a enseigné que l'hitlérisme était l'ennemi de la classe ouvrière, de la démocratie, de la paix et le principal fauteur de guerre, et que vaincre Hitler, c'est assurer la liberté des peuples et la paix du monde. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche et à gauche, et sur plusieurs bancs.)

(Journal officiel du 21 février 1940 pp. 247-248)

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