Discours du Général de Gaulle du 26 juin 1940

Le 25 juin 1940, le Maréchal Pétain prononce à Bordeaux un discours radiodiffusé dans lequel le président du Conseil justifie les signatures des armistices franco-allemand et franco-italien les 22 et 24 juin 1940.

Le lendemain à la Radio de Londres, le Général de Gaulle s'adresse directement au Maréchal Pétain pour dénoncer le contenu de son intervention de la veille : "Monsieur le Maréchal, dans ces heures de honte et de colère pour la Patrie, il faut qu’une voix vous réponde. Ce soir, cette voix sera la mienne".

Contestant point par point les arguments pétainistes, le Général de Gaulle explique tout d'abord que la défaite de la France est la conséquence d'un "système militaire mauvais" qui était fondé sur l'absence de "force mécanique" et "une armée purement défensive" en soulignant que le Maréchal Pétain porte la responsabilité de ce système au vu des fonctions qu'il a occupés avant guerre. Il dénonce ensuite l'armistice franco-allemand en montrant que par ses clauses "cet armistice déshonorant" constitue un véritable "acte d’asservissement". Enfin, au projet pétainiste de relever la France sous la botte allemande, il oppose sa vision de l'avenir : "Oui, la France se relèvera. Elle se relèvera dans la liberté. Elle se relèvera dans la victoire".


Document 1 :

DISCOURS
PRONONCE A LA RADIO DE LONDRES
le 26 juin 1940


Monsieur le Maréchal, par les ondes, au-dessus de la mer, c’est un soldat français qui va vous parler.

Hier, j’ai entendu votre voix que je connais bien et, non sans émotion, j’ai écouté ce que vous disiez aux Français pour justifier ce que vous avez fait.

Vous avez d’abord dépeint l’infériorité militaire qui a causé notre défaite. Puis, vous avez dit qu’en présence d’une situation jugée désespérée vous aviez pris le pouvoir pour obtenir des ennemis un armistice honorable.

Vous avez ensuite déclaré que, devant les conditions posés par l’ennemi, il n’y avait pas eu d’autre alternative que de les accepter en restant à Bordeaux ou de les refuser et passer dans l’Empire pour y poursuivre la guerre et que vous avez cru devoir rester à Bordeaux.

Enfin, vous avez reconnu que le sort du peuple français allait être très cruel, mais vous avez convié ce peuple à se relever malgré tout par le travail et la discipline.

Monsieur le Maréchal, dans ces heures de honte et de colère pour la Patrie, il faut qu’une voix vous réponde. Ce soir, cette voix sera la mienne.

En effet, notre infériorité militaire s’est révélée terrible. Mais cette infériorité, à quoi tenait-elle ?

Elle tenait à un système militaire mauvais. La France a été foudroyée, non point du tout par le nombre des effectifs allemands, non point du tout par leur courage supérieur, mais uniquement par la force mécanique offensive et manœuvrière de l’ennemi. Cela, tous les combattants le savent. Si la France n’avait pas cette force mécanique, si elle s’était donnée une armée purement défensive, une armée de position, à qui la faute, Monsieur le Maréchal ?

Vous qui avez présidé à notre organisation militaire après la guerre de 1914-1918, vous qui fûtes généralissime jusqu’en 1932, vous qui fûtes ministre de la Guerre en 1935, vous qui étiez la plus haute personnalité militaire de notre pays, avez-vous jamais soutenu, demandé, exigé la réforme indispensable à ce système militaire mauvais ?

Cependant, vous appuyant sur les glorieux services que vous avez rendus pendant l’autre guerre, vous avez revendiqué la responsabilité de demander l’armistice à l’ennemi.

On vous a fait croire, Monsieur le Maréchal, que cet armistice, demandé à des soldats par le grand soldat que vous êtes, serait honorable pour la France. Je pense que maintenant vous êtes fixé. Cet armistice est déshonorant. Les deux tiers du territoire livrés à l’occupation de l’ennemi et quel ennemi  ! Notre armée démobilisée. Nos officiers et nos soldats prisonniers maintenus en captivité. Notre flotte, nos avions, nos chars, nos armes, à livrer intacts, pour que l’adversaire puisse s’en servir contre nos propres Alliés. La Patrie, le Gouvernement, vous-même, réduits à la servitude. Ah ! pour obtenir et pour accepter un pareil acte d’asservissement, on n’avait pas besoin de vous, Monsieur le Maréchal, on n’avait pas besoin du vainqueur de Verdun ; n’importe qui aurait suffi.

Mais vous avez jugé, dites-vous, que vous pouviez, que vous deviez y souscrire. Vous avez tenu pour absurde toute prolongation de la résistance dans l’Empire. Vous avez considéré comme dérisoire l’effort que fournit et celui que fournira notre allié, l’Empire britannique. Vous avez renoncé d’avance aux ressources offertes par l’immense Amérique.

Vous avez joué, perdu, jeté nos cartes, fait vider nos poches, comme s’il ne nous restait aucun atout. Il y a là une sorte de découragement profond, de scepticisme morose, qui a été pour beaucoup dans la liquéfaction des suprêmes résistances de nos forces métropolitaines.

Et c’est du même ton, Monsieur le Maréchal, que vous conviez la France livrée, la France pillée, le France asservie, à reprendre son labeur, à se refaire, à se relever. Mais dans quelle atmosphère, par quels moyens, au nom de quoi, voulez-vous qu’elle se relève sous la botte allemande et l’escarpin italien ?

Oui, la France se relèvera. Elle se relèvera dans la liberté. Elle se relèvera dans la victoire. Dans l’Empire, dans le monde, ici même, des forces françaises se forment et s’organisent. Un jour viendra où nos armes, reforgées au loin, mais bien aiguisées, se joignant à celles que se feront nos alliés, et peut-être à d’autres encore, reviendront triomphantes sur le sol national.

Alors, oui, nous referons la France !


Charles de Gaulle, 
Discours au Français,
Tome 1 1940-1941, 1944, pp. 17-19.

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