"La lettre historique au Président Herriot"

Le 28 septembre 1939, l'URSS et l'Allemagne signent un Traité de frontières et d'amitié qui marque la fin de la Campagne de Pologne. Ce traité est accompagné d'une Déclaration dans laquelle les gouvernements soviétique et allemand appellent à "mettre fin à l'état de guerre qui existe entre l'Allemagne d'une part, la France et l'Angleterre d'autre part".

Dès le 2 octobre 1939, le groupe parlementaire communiste apporte son soutien à cette offensive de paix en remettant une lettre au président Herriot dans laquelle il demande l'organisation d'un vote du Parlement sur "les propositions de paix qui vont être faites à la France" grâce "aux initiatives diplomatiques de l'URSS".

Cette démarche communiste en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie sera condamnée par la presse et notamment Léon Blum qui dénoncera "l'omni-obéissance" des communistes autrement dit leur totale soumission à Staline. Sur le plan politique, elle sera un échec puisque ces propositions de paix, finalement formulées par le Chancelier Hitler le 6 octobre 1939, seront rejetées par la France et l'Angleterre. Enfin, elle justifiera l'ouverture d'une instruction judiciaire contre le groupe parlementaire communiste qui aboutira à la tenue d'un procès du 20 mars au 3 avril 1940 au terme duquel ses membres seront condamnés à des peines de prison.

Indignation de la presse, échec politique, condamnation pénale, ces conséquences ne remettront pas en cause la conviction du Parti communiste que la lettre au président Herriot est un succès dans son combat pour la Paix. D'ailleurs, elle sera un élément récurent et fondamental de sa propagande pacifiste jusqu'au 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes. Citons en exemple un texte de Gabriel Péri rédigé en septembre 1940, "La politique de paix des communistes", dans lequel le dirigeant communiste célèbre "la lettre historique au Président Herriot" comme l'une des manifestations du Parti communiste en faveur de la Paix.


Un coup d'éclat

Le 26 septembre 1939, le Gouvernement Daladier dissout par décret le Parti communiste français en raison de son soutien au Pacte germano-soviétique du 23 août 1939, de son approbation de l'entrée des troupes soviétiques en Pologne le 17 septembre 1939 et enfin de l'adoption le 20 septembre 1939 par son Comité central d'une résolution intitulée "Il faut faire la Paix".

Pour maintenir son activité à la Chambre des députés le groupe parlementaire communiste change de nom et de programme : le groupe ouvrier et paysan français succède au groupe communiste le 28 septembre 1939.

Sur le plan international, l'URSS et l'Allemagne signent le 28 septembre 1939 un Traité de frontières et d'amitié qui organise le partage de la Pologne entre les deux alliés et fonde sur cette double annexion territoriale "le développement et le progrès des relations amicales entre leurs peuples".

Ce traité qui marque la fin de la Campagne de Pologne est accompagné d'une Déclaration dans laquelle les gouvernements soviétique et allemand s'engagent à faire "des efforts communs" pour "mettre fin à l'état de guerre qui existe entre l'Allemagne d'une part, la France et l'Angleterre d'autre part" en soulignant que l'échec de leur démarche signifierait que la France et l'Angleterre "sont responsables de la continuation de la guerre" :

 "Le gouvernement du Reich et le gouvernement de l'Union Soviétique, ayant réglé définitivement, par l'arrangement signé aujourd'hui [NdB : le Traité de frontières et d'amitié], les questions qui découlent de la dissolution de l'Etat polonais, et ayant ainsi créé une base sûre pour une paix durable en Europe orientale, expriment en commun l'opinion qu'il correspondrait aux véritables intérêts de toutes les nations de mettre fin à l'état de guerre qui existe entre l'Allemagne d'une part, la France et l'Angleterre d'autre part.
Les deux gouvernements entreprendront donc des efforts communs, le cas échéant d'accord avec d'autres puissances amies, pour parvenir le plus rapidement possible à ce but. 
Si, toutefois, les efforts des deux gouvernements restaient sans succès, le fait serait alors constaté que l'Angleterre et la France sont responsables de la continuation de la guerre. Dans le cas de cette continuation, les gouvernements d'Allemagne et de l'Union soviétique se consulteraient réciproquement sur les mesures nécessaires."

A la recherche d'un coup d'éclat montrant que sa capacité d'action n'a pas été altérée par le décret de dissolution, le Parti communiste français va soutenir cette offensive de paix en mobilisant sa dernière tribune légale : son groupe parlementaire.

Sans être au complet en raison notamment de la mobilisation de certains de ses membres, le groupe ouvrier et paysan français se réunit dès le 30 septembre, soit le lendemain de la publication de la Déclaration germano-soviétique, pour débattre du contenu de la lettre qui sera remise au président de la chambre des dépuéts et dont une première mouture a été préparée par Florimond Bonte à la demande de Jacques Duclos, député de la Seine et secrétaire du PCF. Le débat ayant mis en évidence des désaccords, il est décidé de tenir rapidement une nouvelle réunion. Le groupe ne se réunira plus et c'est finalement Jacques Duclos qui rédigera le lendemain le texte définitif de cette lettre.

Le rôle prééminent de Jacques Duclos dans la rédaction de la lettre au président Herriot permet de souligner que cette démarche en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie est une décision de la direction du PCF.

Elle a d'ailleurs été validée par Maurice Thorez qui est alors mobilisé. En effet, le secrétaire général du PCF indique dans ses notes rédigées en novembre 1939 qu'il a approuvé l'initiative de Jacques Duclos d'adresser une lettre au président Herriot ainsi que le contenu pacifiste de la missive :

     "Puis est venue interdiction du Parti
Alors Jacques a réalisé et recherché l'occasion coup d'éclat
    Ce fut lettre Herriot
     manifestation que j'ai approuvé
     - le Parti contre la guerre
     - le Parti fidèle U.S [Union Soviétique]
     - le Parti pour respects droits et liberté". (1)

Datée du 1er octobre 1939, la lettre du GOPF est signée au nom des 43 membres du groupe ouvrier et paysan français par Arthur Ramette et Florimond Bonte, respectivement président et secrétaire général du groupe parlementaire communiste.

(1) Cahiers d'histoire de l'institut de recherches marxistes, Le PCF 1938-1941 n° 14, 1983 p. 127.


Lettre au président Herriot

Le 2 octobre 1939, le groupe ouvrier et paysan français remet au président de la Chambre des députés la lettre suivante :

Paris, le 1er octobre 1939

Monsieur le Président,

La France va se trouver incessamment en présence de propositions de paix. 
A la seule pensée que la paix prochaine pourrait être possible, une immense espérance soulève le peuple de notre pays qu'angoisse la perspective d'une guerre longue qui ensevelirait les trésors de la culture humaine sous des monceaux de ruines et coûterait la vie à des millions d'hommes, de femmes et d'enfants confondus dans le massacre. 
A peine a-t-on parlé de ces propositions de paix, dues aux initiatives diplomatiques de l'U.R.S.S., qu'une presse dirigée a répondu avec ensemble : non !
Est-il possible que des journalistes ne détenant aucun mandat de la nation puissent froidement trancher en faveur de la continuation de la guerre jusqu'au bout ?
Est-il possible que des propositions de paix puissent être rejetées avant même d'être connues et sans que la représentation nationale et souveraine ait été consultée ?
Nous ne le pensons pas quant a nous, et nous vous demandons, en tant que Président de la Chambre, d'intervenir auprès des Pouvoirs Publics pour demander :
1° que le Parlement soit appelé à délibérer en séance publique sur le problème de la paix ;
2° que les parlementaires aux Armées puissent prendre part aux délibérations sur cette question capitale, d'où dépend la vie ou la mort de millions de Français.
Chaque Français veut la paix, car il sent qu'une guerre de longue durée serait terrible pour notre pays et compromettrait à la fois son avenir et ses libertés démocratiques.
II faut absolument empêcher qu'on puisse rejeter a priori des propositions de paix, et nous conduire, par cela même, à l'aventure et aux pires catastrophes.
Nous voulons de toutes nos forces une paix juste et durable et nous pensons qu'on peut l'obtenir rapidement, car en face des fauteurs de guerre impérialistes et de l'Allemagne hitlérienne en proie à des contradictions internes, il y a la puissance de l'Union soviétique qui peut permettre la réalisation d'une politique de sécurité collective susceptible d'assurer la paix et la sauvegarde de l'indépendance de la France.
Voila pourquoi nous avons conscience de servir les intérêts de notre pays en demandant que les propositions de paix qui vont être faites à la France soient examinées avec la volonté d'établir au plus vite une paix juste, loyale et durable, que du fond de leur cœur souhaitent tous nos concitoyens.
  
Pour le Groupe ouvrier et paysan français,

Le secrétaire général :                                                 Le président :
                 F. BONTE, Député.                                            A. RAMETTE, Député.

[suivent les signatures des autres députés alors présents à Paris] 


"Une paix juste, loyale et durable"

Dans la lettre qu'ils adressent au président Herriot, les députés communistes demandent l'organisation d'une délibération du Parlement sur "les propositions de paix qui vont être faites à la France" grâce "aux initiatives diplomatiques de l'URSS" en précisant quelle sera leur position au cours du futur débat parlementaire : ils défendront la conclusion d'une "paix juste, loyale et durable" avec l'Allemagne nazie en soulignant qu'il sera possible de "l'obtenir rapidement" grâce au soutien de "l'Union soviétique".

Ils demandent aussi que "les parlementaires aux Armées" puissent participer aux délibérations de la Chambre. Ainsi le Parti communiste pourrait compter, dans l'hypothèse d'un vote sur des propositions de Paix, sur les voix de ses 22 députés mobilisés parmi lesquels figure son secrétaire général : Maurice Thorez qui serait d'ailleurs chargé de défendre à la tribune la position pacifiste du PCF.

Pour justifier leur initiative pacifiste les députés communistes dénoncent les conséquences de la guerre, la presse belliciste et la responsabilité franco-anglaise dans le déclenchement du conflit. 

1) conséquences de la guerre.

A défaut de Paix, les députés communistes estiment que la France ne saurait échappé à "une guerre longue qui ensevelirait les trésors de la culture humaine sous des monceaux de ruines et coûterait la vie à des millions d'hommes, de femmes et d'enfants confondus dans le massacre" et qui en outre "compromettrait à la fois son avenir et ses libertés démocratiques".

Les élus du PCF ne font aucune référence aux motifs pour lesquels la France est entrée en guerre : la défense de la Pologne, la lutte contre le nazisme, la sécurité de son territoire.

2) presse belliciste.

Les députés communistes s'en prennent à la "presse dirigée" pour son opposition à toute initiative de paix : "A peine a-t-on parlé de ces propositions de paix, dues aux initiatives diplomatiques de l'U.R.S.S., qu'une presse dirigée a répondu avec ensemble : non !"

La lettre envoyée au président Herriot sera fustigée dans tous les journaux de la presse parisienne, preuve supplémentaire pour les communistes qu'elle est aux ordres des fauteurs de guerre qui abreuvent la population de bobards.

Au début de juillet 1940, le Parti communiste diffusera le tract "Les bourreurs de crâne au pilori" dans lequel il plaide en faveur de la reparution légale de l'Humanité, c'est-à-dire sous censure allemande, en dénonçant les mensonges de la presse belliciste pendant la guerre 39-40 :

"Pour conduire la France au désastre une bande de malfaiteurs publics a trompé le peuple de notre pays. On l'a trompé sur la force de notre armée, on l'a trompé sur la politique des communistes présentés comme des traîtres, alors qu'ils étaient les seuls à lutter pour la Paix, en Français clairvoyants et en militants courageux. On l'a trompé ce pauvre peuple de France, de la façon la plus ignoble."

3) responsabilité franco-anglaise dans le déclenchement du conflit.

Les députés communistes qualifient la France et l'Angleterre de "fauteurs de guerre impérialistes" tout en exemptant l'Allemagne hitlérienne de toute responsabilité dans la guerre puisque elle est simplement présentée comme étant "en proie à des contradictions internes". En clair, les responsables de la guerre sont la France et l'Angleterre !!!


Indignation de la Presse

Distribuée le 2 octobre au correspondants de la presse présents à la Chambre des députés, la lettre au président Herriot fera l'objet le lendemain d'une condamnation générale dans les quotidiens de la presse parisienne comme le montrent ces titres :

"Les communistes français complices en pleine guerre de Hitler et de Staline" (Le Matin), "Tollé général au Parlement contre les agissements de l'ex-parti communiste" (Le Petit Parisien), "Un peu de décence SVP" (Le Populaire), "Une odieuse manœuvre des députés communistes" (L'époque), "Une manifestation de propagande" (Le Temps), "L'offensive de Paix -  Une lettre du Groupe ouvrier et paysan" (Le Figaro), "Intelligences avec l'ennemi" (Paris-Soir), "Il faut en finir avec la trahison !" (La Justice), "Aux ordres de Staline - Un manifeste des députés du groupe « ouvrier et paysan » ex-communiste" (La Croix), "Intelligences avec l'ennemi" (Le Journal), "Agents de l'ennemi" (L'intransigeant), "Les Staliniens français au secours de l'offensive de Paix germano-soviétique" (Le Petit Journal).

Cas particulier, L'Action Française mentionne la démarche des députés communistes dans son numéro du 4 octobre 1939 ("Un manifeste communiste") en précisant que cette information a été supprimée de l'édition de la veille par la censure. Constatant que cette censure n'a pas visé les autre journaux, un article à la une est spécifiquement consacré à ce fait : "La censure exagère".

Pour illustrer les différences de ton dans cette condamnation unanime de la lettre au président Herriot, on citera Le Matin, journal conservateur, et Le Populaire, organe central de la SFIO :

1 ) Le Matin du 3 octobre 1939 dénonce l'initiative des députés communistes comme un "crime d'intelligence avec l'ennemi" et plaide pour leur exclusion de la Chambre :

Les communistes français 
complices en pleine guerre de Hitler et de Staline

Le 29 septembre dernier, Ribbentrop et Molotov signaient un accord pour se partager le produit de leur assassinat de la Pologne et jetaient les bases de l'offensive de paix, seule susceptible de leur permettre de jouir de l'impunité pour leur crime.
Tous les honnêtes gens ont tressailli d'indignation et déclaré qu'un marché aussi honteux ne pouvait pas être envisagé un seul instant par la Grande-Bretagne et la France.
Or, hier, 2 octobre, d'ordre de leurs maîtres, les communistes français viennent d'intervenir. Au nom des quarante-trois fidèles qui ont donné leur adhésion au nouveau parti « ouvrier et paysan français » , MM. Ramette et Florimond Bonte, président et secrétaire général du groupe parlementaire, ont osé adresser à M Herriot, président de la Chambre des députés, une lettre dans laquelle ils lui demandent d'intervenir auprès des pouvoir publics pour que « le Parlement soit appelé délibérer en séance publique sur le problème de la paix et que les parlementaires aux armées puissent prendre part aux délibérations ». Et ils ne craignent pas d'écrire :
« Il faut absolument empêcher qu'on puisse rejeter à priori des propositions de paix et nous conduire par cela même à l'aventure et aux pires catastrophes.
Nous voulons de toutes nos forces une paix juste et durable et nous pensons qu'on peut l'obtenir rapidement, car en face des fauteurs de guerre impérialistes et de l'Allemagne hitlérienne en proie à des contradictions internes, il y a la puissance de l'Union soviétique qui peut permettre la réalisation d'une politique de sécurité collective susceptible d'assurer la paix et de sauvegarder l'indépendance de la France. »
La collusion ne pouvait s'étaler plus cyniquement. Les communistes français, en pleine guerre, se font les complices de Hitler et de Staline pour tenter de désarmer la France.
C'est le crime d'intelligence avec l'ennemi commis délibérément et par ordre.
Il est inutile de dire que, dès que le texte de cette lettre fut connu dans les couloirs du Palais-Bourbon, une vague de dégoût déferla aussitôt.
Si la France est saisie de propositions de paix, il est infiniment probable que le gouvernement ne manquera pas d'en saisir le Parlement. Mais il serait inadmissible que des agents de l'étranger puissent prendre part au vote. L'opinion ne le tolérerait pas.
Il n'appartient qu'aux Français de parler au nom de la France et l'attitude prise par les salariés de Moscou ne pourrait que renforcer encore, s'il en était nécessaire, l'unanimité des véritables représentants de la nation.

2) Dans Le Populaire du 4 octobre 1939, Léon Blum montre dans son éditorial intitulé "La règle et le joug" que la lettre au président Herriot illustre "l'omni-obéissance" des communistes autrement dit leur totale soumission à Staline  :

La Règle et le Joug

QUAND un ami m'a lu au téléphone la lettre adressée à Herriot par les députés ex-communistes, j'ai arrêté le lecteur au bout de deux phrases. Un haut-le-coeur m'avait soulevé : je n'en aurais pas supporté davantage. Administrés à cette dose, le cynisme et l'hypocrisie sont physiquement intolérables, et l'estomac les rejette comme un aliment altéré. Mais il faut passer outre à ce mouvement de dégoût instinctif; il faut réfléchir et juger. Or, à la réflexion, ce qu'il y a de plus grave dans la démarche des députés ex-communistes, ce n'est pas le cynisme et l'hypocrisie, c'est la servilité, c'est ce que j'appelais l'autre jour l'omni-obéissance.

Reportons-nous à l'attitude qu'ils avaient affichée depuis plus de quatre ans - et surtout depuis l'an passé - à la face du pays. Qui donc aurait dû rejeter plus catégoriquement qu'eux l'offre de paix hitlérienne ? Qui donc aurait dû dénoncer avec plus de rudesse et de mépris toute complaisance préalable à une offre de cette nature ? Tous les thèmes connus de leurs campagnes trouvaient leur place; toutes les formules usuelles étaient de mise : soumission aux diktats de la force, prime à l'agression, commerce honteux avec le fascisme hitlérien, chantage à la guerre, récidive des « Munichois » et des « capitulards »... Pour ne pas rompre avec toute leur conduite passée, voilà celle qu'ils auraient dû tenir aujourd'hui. Eh bien, non ! Du moment que l'offre hitlérienne se présente sous le patronage et avec l'aval de Staline, les députés ex-communistes y adhèrent, y applaudissent, la cautionnent, la propagent. Les hommes qu'ils dénoncent à présent comme les ennemis du pays, comme les ennemis de la paix, ce sont ceux qui opposent à l'offre de Hitler une répugnance préalable. Staline a paru; Staline a parlé; cela suffit.

Ce qui est vraiment grave, c'est cette détermination exacte, rigoureuse, totale, de la pensée et des actes des députés ex-communistes par la pensée et les actes de Staline, c'est ce caractère absolu de l'obédience. Je conviens qu'un tel état de choses n'a rien de neuf. Il y a une douzaine d'années, à cette même place, je me rappelle avoir discuté les thèses du malheureux Boukharine sur les devoirs du prolétariat européen en temps de guerre. Le devoir de chaque prolétariat national, disait en substance Boukharine, dépend de la position prise par l'U.R.S.S; vis-à-vis de chaque nation d'Europe. Le prolétariat d'un pays que l'U.R.S.S. considère comme un allié est patriote et soutient à fond son propre gouvernement; le prolétariat d'un pays que l'U.R.S.S. traite avec inimitié ou méfiance pratique le défaitisme révolutionnaire. C'est bien simple; nul besoin de se creuser la cervelle. Staline protège aujourd'hui la paix de Hitler; le prolétariat français doit donc se déclarer pour la paix de Hitler tout comme Staline ! Que demain l'U.R.S.S. se rapproche de la France - car tout est possible - et l'on assistera à la contre-épreuve : on verra si les députés ex-communistes tardent à reprendre leur place au premier rang des « durs » !... Boukharine a été fusillé par Staline, et pourtant ce sont les thèses de Boukharine qu'appliquent les staliniens.

On me dira peut-être : « Mais vous saviez tout cela; vous n'avez pu l'oublier si vite, et pourtant vous avez travaillé à l'unité d'action entre socialistes et communistes, vous avez travaillé à la constitution du Front Populaire entre socialistes, communistes et radicaux ? Comme chef de gouvernement, vous vous êtes exposé sciemment aux pires difficultés plutôt que de rompre avec les communistes, que de les rejeter hors de la majorité... » Ma justification est simple. Elle tient avant tout dans les attaques dirigées du dedans et du dehors, il y a cinq ou six ans, contre les libertés républicaines et que seule une coalition de toutes les forces démocratiques et ouvrières pouvait alors tenir en échec. Sans doute aussi avais-je conservé au fond de moi-même l'espoir tenace d'une réunification possible, quels qu'en fussent le moment ou le mode, du prolétariat français. Et puis enfin, comme tant d'autres - qui n'étaient pas tous des socialistes - j'avais cru à un changement profond, à une sorte de renouvellement de la pensée et de la tactique sous l'effet de l'expérience acquise... Eh bien, non; il y a quelque chose de permanent; il y a quelque chose d'incorrigible. La règle était restée ce qu'elle était; le joug était resté ce qu'il était. Puisse cette dernière palinodie, plus scandaleuse encore que les précédentes affranchir de la règle et délivrer du joug ceux qui n'ont pas entièrement perdu le sens du devoir ouvrier et de la solidarité nationale.

LEON BLUM.


Echec politique

Les députés communistes affirment dans leur lettre du 1er octobre 1939 que "La France va se trouver incessamment en présence de propositions de paix" "dues aux initiatives diplomatiques de l'URSS".

Ces propositions de paix sont finalement formulées par le Chancelier Hitler dans son discours du 6 octobre 1939 dans lequel il demande à la France et à l'Angleterre de reconnaître comme un fait accompli le partage de la Pologne entre l'URSS et l'Allemagne.

Dans son allocution radiodiffusée le 10 octobre 1939, le président du Conseil, Edouard Daladier, rejettera cette offre de "paix allemande" en dénonçant la complicité des communistes :

"Il y a quelques semaines à peine que les chefs communistes se présentaient à vous comme de farouches patriotes. C'étaient, à les entendre, de nouveaux Jacobins. Ils n'avaient pas de mots assez durs et même pas assez d'injures pour flétrir les efforts pacifiques du gouvernement.
Ils annonçaient dans les meetings qu'ils seraient à la pointe du combat contre Hitler et contre ses armées, pour la liberté, pour la patrie, et il a suffi que les bolchevistes trouvent leur intérêt à s'entendre avec les nazis et à partager avec eux la Pologne pour que ces mêmes grands patriotes fassent l'apologie d'une paix de trahison [Lettre du 1er octobre 1939]. [...]
Ni la France ni la Grande-Bretagne, en effet, ne sont entrées en guerre pour soutenir une sorte de croisade idéologique. Ni la France ni la Grande-Bretagne ne sont davantage entrées en guerre par esprit de conquête. Elles ont été obligées de combattre parce que l'Allemagne veut leur imposer sa domination sur l'Europe. [...]
Je sais bien qu'on vous parle aujourd'hui de paix, de la paix allemande, d'une paix qui ne ferait que consacrer les conquêtes de la ruse ou de la violence et n'empêcherait nullement d'en préparer de nouvelles.
A quoi se résume en effet le dernier discours du Reichstag [Discours du 6 octobre 1939] ? A ceci : J'ai anéanti la Pologne, je suis satisfait, arrêtons le combat, tenons une conférence pour consacrer mes conquêtes et organiser la paix. [...]
Certes, nous avons toujours désiré et nous désirons toujours qu'une collaboration sincère et une entente loyale puissent être établies entre les peuples, mais nous sommes résolus à ne pas nous soumettre aux « diktats » de la violence. Nous avons pris les armes contre l'agression; nous ne les reposerons que lorsque nous aurons des garanties certaines de sécurité, d'une sécurité qui ne soit pas mise en question tous les six mois. [...]
La France, à qui la guerre a été imposée, tient au combat le même langage qu'elle a toujours tenu. J'affirme donc, en votre nom, que nous combattons et que nous continuerons à combattre pour obtenir une garantie définitive de sécurité."

De même, dans son discours prononcé à la Chambre des Communes le 12 octobre 1939, le premier ministre anglais, Neville Chamberlain, repoussera les proposition de paix du Chancelier Hitler :

"Il faut en conclure que les propositions que présente le chancelier du Reich pour ce qu'il appelle « la certitude de la sécurité européenne » doivent être fondées sur la reconnaissance de ces conquêtes et le droit de faire de ceux qu'il a vaincus ce que bon lui semblera. Il serait impossible à la Grande-Bretagne d'accepter aucune base de ce genre sans forfaire à l'honneur et abandonner sa thèse que les différends internationaux doivent être réglés par la discussion et non pas par la force. [...]
Ce ne fut donc pas dans un dessein de vengeance que nous sommes entrés dans cette guerre, mais tout simplement pour la défense de la liberté. Ce n'est pas seulement la liberté des petites nations qui est en jeu. Ce qui est également menacé, c'est l'existence, dans la paix, de la Grande-Bretagne, des Dominions, de l'Inde, de tout l'Empire britannique, de la France et, en fait, de tous les pays épris de liberté. Quel que soit le résultat de cette lutte et quelle que soit la façon dont on y mettra fin, le monde ne sera plus celui que nous aurons connu auparavant. [...]
Les propositions contenues dans le discours du Chancelier sont vagues, indéfinies et ne comportent aucune suggestion tendant à la réparation des torts infligés à la Tchéco-Slovaquie et à la Pologne. 
Même si les propositions de M. Hitler étaient définies et contenaient des suggestions en vue du redressement de ces torts, il faudrait encore se demander par quels moyens pratiques le gouvernement allemand se propose de convaincre le monde que désormais l'agression cessera et que les engagements pris seront tenus. L'expérience passée nous a démontré qu'il est impossible d'avoir confiance dans les promesses du gouvernement allemand actuel. Et c'est pourquoi, il faut maintenant plus que des paroles, il faut des actes pour que nous, les peuples britanniques et la France, notre vaillante et fidèle alliée, soyons fondés à mettre fin à des opérations de guerre que nous entendons poursuivre avec le maximum de nos forces."


Condamnation pénale

A la suite de la remise au président Herriot le 2 octobre 1939 d'une lettre plaidant en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie et de sa distribution le même jour aux parlementaires et à la presse, la justice militaire ouvre le 5 octobre 1939 une instruction contre les membres du groupe ouvrier et paysan français pour infraction au décret de dissolution des organisations communistes.

A l'ouverture de la procédure judiciaire le groupe ouvrier et paysan français compte alors 52 membres puisqu'il a enregistré 9 nouvelles adhésion et une démission. Ajoutons que sur les 74 députés que comptait le groupe communiste à la veille de la signature du Pacte-germano-soviétique 22 députés ne sont pas ou plus membres du GOPF : 18 n'ont pas adhéré en raison notamment de leur mobilisation et 4 ont rompu avec le PCF.

A la date du 11 octobre 1939,  51 députés du GOPF ont été inculpés par le capitaine de Moissac, magistrat instructeur chargé d'enquêter sur la lettre envoyée au président Herriot. 1 député du GOPF, Mercier, n'est pas inculpé au motif qu'il a été porté adhérent du GOPF alors qu'il était déjà mobilisé.

Au terme de son enquête, l'officier instructeur décide le 5 février 1940 de renvoyer 44 députés communistes devant le tribunal militaire et de prononcer un non-lieu pour les 7 députés communistes qui ont désavoué la lettre au président Herriot et démissionné du GOPF.

La situation judiciaire de ces 44 députés est la suivante : 30 sont détenus, 9 sont en fuite (Catelas, Duclos Jacques, Dutilleul, Monmousseau, Péri, Ramette, Rigal, Thorez, Tillon), 3 sont en liberté provisoire pour raisons de santé (Brun, Dadot, Duclos Jean) et enfin 2 sont mobilisés (Fajon, Puech)

Le 5 févier 1940, le capitaine de Moissac prend une décision supplémentaire : il disjoint de la procédure principale l'instruction ouverte pour trahison, infraction pénalement punie de la peine de mort, contre les neuf députés en fuite : Catelas, Duclos Jacques, secrétaire du PCF, Dutilleul, Monmousseau, Péri, Ramette, Rigal, Thorez, secrétaire général du PCF, et Tillon. Cette seconde procédure n'ira pas à son terme.

Le procès des 44 députés du GOPF se tient du 20 mars 1940 au 3 avril 1940 devant le 3e tribunal militaire de Paris en présence de 35 accusés.

Précisons que ces 44 députés communistes ont été formellement déchus de leur mandat par le vote d'une résolution de la Chambre des députés en date du 20 février 1940.

Le 3 avril 1940, dernier jour du procès, 30 des 35 accusés présents à l'audience réaffirment leur soutien à la Paix avec l'Allemagne nazie sous la forme d'une Déclaration prononcée par François Billoux :

"Nous sommes poursuivis parce que nous nous sommes dressés et que nous dressons avec la dernière énergie contre la guerre impérialiste qui sévit sur notre pays, parce que nous appelons le peuple à exiger qu'il y soit mis fin par la paix, parce que nous indiquons au peuple de France le moyen de rendre notre pays libre et heureux. [...]
Communistes français. Avec Maurice Thorez, André Marty, Jacques Duclos, et tous nos amis co-inculpés, nous travaillons à la libération de notre pays.
Nous voulons le débarrasser de la guerre.
Nous appelons le peuple à imposer la paix."

Dans son jugement rendu le jour même, le tribunal militaire statue sur les deux accusations portées contre les députés communistes.

Concernant la première accusation, les magistrats considèrent que par son contenu la lettre au président Herriot est une infraction à l'article 3 du décret de dissolution des organisations communistes qui interdit la publication, la circulation et la distribution des écrits tendant à propager les mots d'ordre de la IIIe Internationale. En outre, seuls Florimond Bonte et Arthur Ramette sont jugés responsables de la rédaction et de la diffusion de cette lettre puisqu'ils l'ont signée.

Quant à la seconde accusation, les magistrats estiment que la constitution du groupe ouvrier et paysan français est une infraction à l'article 1 du décret de dissolution des organisations communistes qui proscrit toute activité ayant pour objet de propager les mots d'ordre de la IIIe Internationale. L'un des éléments étayant cette thèse étant la lettre au président Herriot.

Par ces motifs le tribunal condamne 26 députés communistes à 5 ans de prison et 4 000 francs d'amende, 10 députés communistes à 5 ans de prison et 5 000 francs d'amende francs et 8 députés communistes à 4 ans de prison avec sursis et 4 000 francs d'amende.

27 députés communistes sont incarcérés à la prison de la Santé à Paris pour purger leur peine dont Fajon qui avait été laissé en liberté pendant l'instruction en raison de sa mobilisation. Les 9 autres condamnés à une peine de prison sont les 9 inculpés en fuite.

Bénéficient du sursis les 3 députés (Dadot, Brun, Duclos Jean), mutilés de guerre, en liberté provisoire pour raisons de santé et les 5 députés (Béchard, Jean, Philippot, Puech, Vazeilles) qui n'ont pas signé la Déclaration de Billoux. Ils seront internés administrativement dans un Centre de séjour surveillé.


Au service de la propagande pacifiste du PCF 
jusqu'au 22 juin 1941

La lettre au président Herriot sera systématiquement utilisée par le Parti communiste dans sa propagande pacifiste jusqu'au 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes :

1) "Le Parti Communiste Français (SFIC) en lutte contre la guerre impérialiste" de janvier 1940.

A la suite des instructions de l'Internationale communiste du 9 septembre 1939, le Parti communiste abandonne sa ligne favorable à la défense nationale pour s'engager en faveur de la Paix avec l'Allemagne. L'adoption le 20 septembre 1939 par son Comité central de la résolution "Il faut la Paix" est le premier acte de ce revirement.

En janvier 1940, le Parti communiste diffuse clandestinement les Cahiers du Bolchévisme du 2ème semestre 1939. Ce numéro, préparé et imprimé en Belgique, publie en éditorial un texte de plusieurs pages rédigé à Moscou par Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, et André Marty, secrétaire de l'IC : "Le Parti Communiste Français (SFIC) en lutte contre la guerre impérialiste".

Dans ce texte de référence qui répond aux exigence de l'IC et de son secrétaire général Georgi Dimitrov, le Parti communiste dénonce le caractère "impérialiste" de la guerre que la "France capitaliste" mène contre l'Allemagne nazie et définit en conséquence les mots d'ordre qui guident et guideront son action jusqu'au 22 juin 1941 : "A bas la guerre impérialiste", "Paix immédiate" et "Notre ennemi est chez nous".

Ce texte théorique marque la dernière étape dans le redressement de la ligne politique du Parti communiste qui a débuté avec la résolution du 20 septembre 1939.

Sur le point particulier de la lettre du 1er octobre 1939, le Parti communiste salue l'initiative de ses députés : "la lettre du groupe parlementaire plaçant publiquement et avec éclat le Parti dans une attitude d'hostilité à la guerre."

2) l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

Le 17 juin 1940 à Bordeaux, le Maréchal Pétain, nommé la veille président du Conseil, annonce dans un discours radiodiffusé, "qu'il faut cesser le combat", autrement dit qu'il faut mettre un terme au conflit avec l'Allemagne, et que pour cette raison il a sollicité le gouvernement allemand afin de connaître les conditions de l'armistice.

Illustration de l'alliance germano-soviétique, le jour même de cette démarche du gouvernement français visant à mettre fin aux hostilités entre la France et l'Allemagne, Viatcheslav Molotov, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, convoque sans délai l'ambassadeur allemand à Moscou, Friedrich Werner von der Schulenburg, afin de lui exprimer "les plus chaleureuses félicitations du Gouvernement soviétique pour le magnifique succès des forces armées allemandes". (Télégramme n° 1167 du 17 juin 1940)

Le lendemain à Londres, le Général de Gaulle s'exprime à la BBC pour condamner l'initiative pétainiste et appeler les Français à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand. L'Appel du 18 juin 1940, qui marque le refus de tout armistice avec le régime hitlérien, est l'acte fondateur de la Résistance française : "Quoi qu'il arrive, la flamme de la résistance française ne doit pas s'éteindre et ne s'éteindra pas".

Signalons qu'en France la presse du jour reproduit le discours du Maréchal Pétain avec une modification notoire : la phrase "il faut cesser le combat" a été remplacée par "il faut tenter de cesser le combat" (Le Petit Parisien du 18 juin 1940). Initiative du ministre des Affaires étrangères Paul Baudouin, cette modification a été motivée par le constat que certaines unités avaient interprété le message du Maréchal Pétain comme un appel à déposer les armes.

A l'inverse de la position gaulliste, le Parti communiste apporte son soutien à la démarche du Gouvernement Pétain en diffusant l'Humanité du mercredi 19 juin 1940.

Ce numéro de l'Humanité approuve la demande d'armistice en citant le Maréchal Pétain et en rappelant que des députés communistes ont été emprisonnés parce qu'ils avaient sollicité un vote du Parlement sur des propositions de paix dans une lettre adressée au président Herriot à la fin de la Campagne de Pologne :

"Le maréchal Pétain a dit qu'il faut tenter de cesser le combat. Nous prenons acte, mais le peuple prendra acte aussi du fait que si, en septembre dernier les propositions des députés communistes avaient été retenues, nous n'en serions pas où nous en sommes.
Les députés communistes qui, en septembre proposaient une paix qui auraient laissé intactes la puissance et l'économie française, en même temps qu'elle aurait épargné bien des vies humaines et des destructions, furent jetés en prison et aujourd'hui ceux qui ont fait cette criminelle besogne sont acculés à la paix après la défaite."

N'appartenant pas à la série régulière des Humanités clandestines, l'Humanité datée du "mercredi 19 juin 1940" entre dans le cadre des négociations que le Parti communiste a engagées le 18 juin 1940, jour de l'Appel du Général de Gaulle, avec les autorités allemandes pour obtenir la reparution de l'Humanité qui était suspendue depuis le 26 août 1939 en raison de son soutien au... Pacte germano-soviétique.

Rédigée par Jacques Duclos, l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 a été préparée dans l'unique but de servir de modèle au premier numéro de l'Humanité légale. C'est d'ailleurs pour cette raison que ce numéro modèle reproduit un communiqué officiel allemand. Il a été soumis à la censure allemande le 20 juin 1940 avec d'autres textes ainsi que la maquette manuscrite du premier numéro de l'Humanité légale. Autorisé, ce premier numéro de l'Humanité sous censure allemande n'a pas paru en raison de l'arrestation par la police française dans la soirée du 20 juin d'un dirigeant et de deux  militantes communistes qui étaient chargés par le PCF de faire reparaître légalement l'Humanité.

N'ayant pu être légalement publiée à cause de l'intervention... de la police française, l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 a toutefois fait l'objet dans les jours suivants d'une édition clandestine à part entière.

C'est donc dans un numéro de l'Humanité qui a été soumis au visa de la censure allemande que le Parti communiste a apporté son soutien à la demande d'armistice !!!

3) l'Humanité n° 57 du 24 juin 1940.

Le 22 juin 1940, le Gouvernement du Maréchal Pétain signe avec l'Allemagne un armistice qui impose à la France l'occupation de la moitié de son territoire, le maintien en captivité de 1,5 millions prisonniers de guerre, la démobilisation et le désarmement de ses forces armées, et enfin le paiement d'une indemnité journalière dont le montant sera fixé à 400 millions de francs.

Dans une allocution prononcée le lendemain à la Radio de Londres, le Général de Gaulle déclare que cet armistice est une véritable "capitulation" et que de ce fait le Gouvernement Pétain a perdu toute légitimité :

"L'armistice accepté par le gouvernement de Bordeaux est une capitulation.
Cette capitulation a été signée avant que soient épuisés tous les moyens de résistance. Cette capitulation livre à l'ennemi qui les emploiera contre nos alliés nos armes, nos avions, nos navires, notre or. Cette capitulation asservit complétement la France et place le gouvernement de Bordeaux sous la dépendance immédiate et directe des Allemands et des Italiens. 
Il n'existe donc plus sur le territoire de la France métropolitaine de gouvernement indépendant susceptible de soutenir au dehors les intérêts de la France et ceux des Français."

A l'inverse, le Parti communistefidèle à sa ligne pacifiste, approuve la signature de l'armistice franco-allemand en diffusant l'Humanité n° 57 du 24 juin 1940 qui appelle à "Construire la Paix" avec l'Allemagne nazie :

"L'armistice est signé.
Ah, certes nous serrons les poings à la pensée qu'une autre paix eut pu être conclue en Septembre-Octobre dernier comme la proposaient les Communistes. Mais à cette époque Daladier jugeait que les ordres de la Cité de Londres devaient être obéis.
Construire la Paix ! Voilà donc la tâche urgente."

Le texte fait aussi référence à la lettre remise au président de la Chambre à la fin de la Campagne de Pologne dans laquelle les députés communistes demandaient une délibération du Parlement sur d'imminentes propositions de Paix. L'Humanité attribue l'échec de cette initiative pacifiste à la soumission du Gouvernement Daladier aux "ordres de la Cité de Londres".

Pour souligner le fait que le Général de Gaulle incarne un projet radicalement différent de celui défendu par le Parti communiste, on mentionnera que le fondateur de la Résistance française s'exprime aussi le 24 juin pour appeler encore une fois à combattre l’occupant allemand :

"Il faut qu'il y ait un idéal. Il faut qu'il y ait une espérance. Il faut que, quelque part, brille et brûle la flamme de la résistance française."

4) Appel au "Peuple de Paris" du 25 juin 1940.

Le Parti communiste réaffirme explicitement son soutien à l'armistice franco-allemand en diffusant à partir du 25 juin 1940 un Appel au "Peuple au Paris !" dans lequel il accuse le Général de Gaulle d'être au service de "l'impérialisme britannique", dénonce ses appels à poursuivre le combat contre l'envahisseur allemand et enfin plaide pour la constitution d'un gouvernement communiste "décidé à maintenir la paix" avec l'Allemagne nazie.

Dans ce tract rédigé par Jacques Duclos la lettre au président Herriot est célébrée comme un acte de "courage" des députés communistes :

"Et aujourd'hui, devant les désastres accumulées par la guerre, le Peuple comprend que si on avait écouté les communistes, la France n'aurait pas connu la guerre.
Les députés communistes qui eurent le courage de demander la paix, en septembre 1939, furent odieusement attaqués, persécutés, emprisonnés. On leur imputait ce crime de vouloir "une paix blanche", une paix sans morts, qui aurait laissé la France comme avant septembre 1939." (1)

Précisons que dans plusieurs textes rédigés à cette période par Jacques Duclos l'initiative de paix des députés communistes est datée de septembre 1939.

5) Appel au "Peuple de France" de juillet 1940.

A la fin de juillet 1940, soit un mois après la signature de l'armistice franco-allemand, le Parti communiste français lance un Appel au "Peuple de France" dans lequel il plaide pour la constitution d'un "Gouvernement du Peuple" qui négociera avec l'Allemagne nazie une "Paix véritable" en s'appuyant sur l'URSS dont le soutien sera garanti par la "conclusion d’un pacte d’amitié franco-soviétique".

Dans une Partie titrée "Seuls, les Communistes ont lutté contre la guerre !", le Parti communiste illustre son engagement pacifiste en célébrant la lettre au président Herriot :

"Nous, Communistes, nous avons défendu le Pacte germano-soviétique parce qu’il était un facteur de paix, et dès le premier mois de la guerre, alors que la répression s’était abattue sur nous, face à tous les profiteurs, affairistes et politiciens pour qui la guerre était une fructueuse entreprise NOUS AVONS RÉCLAMÉ LA PAIX par l’envoi d’une lettre des Députés Communistes au Président de la Chambre.
C’est pour cela que ces députés ont été emprisonnés et condamnés, c’est pour cela que des milliers de communistes ont été jetés dans les cachots et les camps de concentration cependant que, sous la menace de la prison et du peloton d’exécution, nos militants ont continué vaillamment la lutte pour la Paix."

Rédigé par Jacques Duclos, cet Appel au "Peuple de France" est le tract le plus important diffusé par le Parti communiste à l'été 1940.

6) "La politique de paix des communistes" de septembre 1940.

Au procès des 44 députés communistes du groupe ouvrier et paysan français qui se tient en mars-avril 1940, Gabriel Péri, qui est aussi membre du Comité central du PCF, est condamné par contumace à 5 ans de prison et 5 000 francs d'amende.

Dans un article rédigé en septembre 1940, "La politique de paix des communistes", le dirigeant communiste consacre un passage à "la lettre historique au Président Herriot" dans lequel il justifie l'initiative des parlementaires communistes au vu de la situation militaire, précise les arguments qui devaient être soumis au Parlement pour le convaincre d'ouvrir des négociations de paix, et enfin condamne la répression qui a frappé les signataires de ce texte :

"Un gouvernement capable d'interpréter les aspirations du peuple eût compris le sens et la portée de ces deux expériences et de ces deux échecs [Gabriel Péri considère que la signature des deux pactes germano-soviétiques marque le double échec du plan franco-anglais de provoquer une guerre entre l'Allemagne et l'URSS]. Il eût tiré à la fin de septembre la conclusion qu'il n'avait pas su dégager à la fin du mois d'août. L'armée française n'avait alors subi aucun échec, le sang français n'avait pas coulé, les villes françaises n`avaient pas été détruites, des milliers d'hommes et de femmes n'avaient pas péri sur les routes dans le tragique exode de l'évacuation. La paix juste et équitable, la paix négociée d'égal à égal dans une Conférence internationale à laquelle l'URSS aurait participé était possible alors.

Les communistes en appellent au pays. Ils demandent au président de la Chambre de convoquer l'Assemblée. Ils se proposent de dire qu'il faut mettre un terme à une guerre injuste qui est sortie d'une diplomatie criminelle. Ils entendent affirmer que la négociation avec l'Allemagne et la collaboration avec l'Union Soviétique doivent être l'assise solide de la Paix. 

On sait ce qu'il advint de notre initiative et comment les signataires de la lettre historique au Président Herriot furent jetés en prison, condamnés, poursuivis pour trahison et menacés de la peine de mort. Mais les communistes savaient que le service de la Paix commande de terribles sacrifices. Ce sera leur honneur d'avoir affronté le danger pour sauver la vie de centaines de milliers de Français."

Pour Gabriel Péri c'est "l'honneur" des communistes que d'avoir sollicité en octobre 1939 la convocation du Parlement dans le but de proposer la tenue d'une "Conférence internationale" qui aurait réuni les belligérants, à savoir la France, l'Angleterre, l'URSS et l'Allemagne, avec comme objectif de négocier une "paix juste et équitable". Pour atteindre ce résultat ils auraient ratifié le partage de la Pologne entre l'URSS et l'Allemagne et mis ainsi un terme à "une guerre injuste" sortie de la "diplomatie criminelle" des impérialistes franco-anglais.

Quant à la condamnation pénale des signataires de la lettre au président Herriot, elle est dénoncée par le dirigeant communiste en ces termes : "les communistes savaient que le service de la Paix commande de terribles sacrifices".

Ainsi, Gabriel Péri, ce "grand Français" (2), célébrait en septembre 1940 le sacrifice des communistes en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie alors que d'autres au même moment sacrifiaient leur vie pour libérer la France de l'occupation allemande.

7) L'Humanité n° 76 du 27 septembre 1940.

Consacrée pour partie aux élus communistes emprisonnés, l'Humanité n° 76 du 27 septembre 1940 reproduit l'intégralité de la lettre au président Herriot en dénonçant les condamnations prononcées le 3 avril 1940 "contre les députés communistes, coupables d'avoir envoyé à Herriot, en date du 1er octobre 1939, la lettre ci-après, pour demander la discussion immédiate de la paix en séance publique du Parlement".

8) "Lettre aux militants communistes" de novembre 1940.

En novembre 1940, le Parti communiste diffuse à 200 000 exemplaires la Lettre aux militants communistes dans laquelle il justifie l'initiative pacifiste des députés communistes et rend hommage "à leur acte de courage civique et de clairvoyance politique" :

"Quand, après l'effondrement de la Pologne réactionnaire, criminellement poussée à la guerre par les gouvernements de Paris et de Londres, après la libération de treize millions de Biélorussiens et d'Ukrainiens subissant le joug des capitalistes polonais par l'Armée Rouge de l'Union Soviétique, nos députés demandèrent publiquement la discussion des problèmes de la paix par le Parlement, ils agirent au nom du seul Parti soucieux d'éviter au peuple de France et à tous les peuples, les terribles conséquences d'une nouvelle guerre impérialiste.
Nos députés payent de leur liberté leur acte de courage civique et de clairvoyance politique; ils sont emprisonnés, mais désormais dans toutes les couches de la population française on leur rend hommage, on reconnaît qu'ils ont vu, qu'il ont eu raison".
 
Cette lettre, qui sera aussi publiée en mars 1941 dans les Cahiers du Bolchévisme du 1er trimestre 1941, est le tract le plus important diffusé par le Parti communiste à l'automne 1940.

9) Appel "Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France".

Le 15 mai 1941, le Parti Communiste lance un appel "Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France" dont l'objectif est clairement pacifiste :

"IL NE FAUT PAS PERMETTRE QUE LE PEUPLE DE FRANCE, LES RESSOURCES DE NOTRE PAYS ET NOTRE TERRITOIRE SOIENT UTILISES DANS LA GUERRE ENTRE L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE".

Dans ce texte pacifiste, diffusé un mois avant l'invasion de l'URSS par les armées allemandes, le Parti communiste fait encore référence à la lettre au président Herriot :

"Dès le début de la guerre, le Parti Communiste combattit pour une paix honorable, juste, durable et exclusive de toute hégémonie; cette paix que demandaient les députés communistes était possible et pouvait être réalisée avec la participation de l'URSS, ce qui aurait épargné bien des malheurs à la France. Mais pour avoir fait preuve ainsi de courage et de clairvoyance politiques, les députés communistes ont été jetés dans les prisons et les camps de concentration."

(1) Francis Crémieux, Jacques Estager, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 291.
(2) Brochure "Gabriel Péri - Un grand Français vous parle" publiée par le PCF en 1946.

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