Tract "Paix immédiate !" de septembre 1939

Le 3 septembre 1939, la France déclare la guerre à l'Allemagne à la suite de l'invasion de la Pologne par les armées allemandes. A la mi-septembre, l'anarchiste Louis Lecoin diffuse à 100 000 exemplaires le tract "Paix immédiate !" qu'il a fait signé à 30 personnalités de la gauche pacifiste. Cette initiative des antifascistes de gauche est la première mobilisation en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie. 


Paix immédiate !

Malgré tout l'effort des pacifistes sincères, le sang coule. Déjà presque toute l'Europe est dans la guerre. Le monde entier va sombrer dans le sang des hommes.
Tous le savent, tous le sentent.
La tristesse infinie des mobilisés eux-mêmes et la douleur pathétique de leurs proches en sont la preuve.
Pas de fleurs aux fusils, pas de chants héroïques, pas de bravos au départ des militaires et l'on nous assure qu'il en est ainsi chez tous les belligérants. La guerre est donc condamnée des le premier jour par la plupart des participants de l'avant et de l'arrière.
Alors faisons vite la paix.
N`attendons pas qu'elle nous soit offerte par les fauteurs de guerre. 
Le prix de la paix ne sera jamais aussi ruineux que le prix de la guerre. Car on ne construit rien avec la mort. On peut tout espérer de la vie.
Que les armées, laissant la parole à la raison, déposent donc les armes !
Que le cœur humain trouve son compte dans une fin très rapide de la guerre.
Réclamons la paix ! Exigeons la paix !

Alain, Victor Margueritte, Marcel Déat, Germaine Decaris, Félicien Challaye, Vigne, Georges Dumoulin, Georges Pioch, Lucien Jacques, Thyde Monnier, Giroux, Lecoin, Charlotte Bonnin, Yvonne et Roger Hagnauer, Vives, Marie Langlois, Robert Tourly, René Gerin, Maurice Wullens, Henry Poulaille, Marceau Pivert, Zoretti, Georges Yvetot, Jeanne et Michel Alexandre, Robert Louzon, Hélène Laguerre, Emery, Henri Jeanson et Jean Giono.


Parmi les signataires figurent notamment le philosophe pacifiste Alain, fondateur et vice-président du Comité de vigilance des intellectuels antifasciste, qui notera dans son Journal à la date du 23 juillet 1940 : "J'espère que l'Allemand vaincra; car il ne faut pas que le genre de Gaulle l'emporte chez nous. Il est remarquable que la guerre revient à une guerre juive, c'est-à-dire à une guerre qui aura des milliards et aussi des Judas Maccabée." (1)

Henri Jeanson, journaliste anarchiste, qui mettra sa plume au service de la collaboration en étant, du 10 septembre 1940 au 22 novembre 1940 (2), le premier rédacteur en chef du journal Aujourd'hui, quotidien de la presse parisienne soumise à la censure allemande, dans lequel il écrira à la date du 6 novembre 1940 : "Et c’est pourquoi le devoir de tout pacifiste véritable, de tout Européen authentique est de se ranger loyalement aux côtés du maréchal Pétain, lorsque celui-ci nous dit : « Collaborons ! »." (3)

Félicien Challaye, membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, qui fera l'éloge du Maréchal Pétain dans le journal Aujourd'hui du 20 octobre 1940 : "Hier, proposant l'armistice, il sauvait de la mutilation et de la mort des milliers, des millions de Français, de jeunes Français. Aujourd'hui, orientant les esprits vers la pensée d'une collaboration franco-allemande, il définit les vraies conditions d'une paix durable. Il trace la voie du salut." (4)

L'écrivain Victor Margueritte qui sera l'auteur d'une "Lettre ouverte au Chef de l'Etat" publiée dans le journal L'Œuvre du 14 février 1941 dans laquelle il dénonce "les gangster britannique et les traitres à leur solde", puis regrette le départ de Pierre Laval : "Comment, monsieur le Maréchal, avez-vous pu oublier que sans Pierre Laval, vous n'auriez pas reçu, d'un président de la République et d'un Parlement moribonds, l'investiture qui a donné cours légal à votre autorité ? [...] Tant que vous n'aurez pas achevé de nettoyer votre gouvernement, tant que vous n'aurez pas rendu au président Laval la place qu'il n'a cessé de mériter, l’œuvre qu'à Montoire vous avez ensemble commencée demeurera compromise", et termine en encourageant Pétain à suivre la "route qui de pair avec l'Allemagne, conduit la France aux chantiers de la nouvelle Europe". (5)

Ou encore Marcel Déat, homme politique de gauche qui fondera en févier 1941 le Rassemblement Nationale Populaire (RNP), parti collaborationniste.

La diffusion d'un tract appelant les soldats français à déposer les armes ("Que les armées, laissant la parole à la raison, déposent donc les armes !"), justifiera l'ouverture d'une instruction par la justice militaire. Le magistrat-instructeur désigné pour cette enquête inculpera les 31 signataires du tract "Paix immédiate !" et placera Louis Lecoin en détention provisoire le 29 septembre 1939. Au cours de l'instruction la majorité des signataires récuseront leur signature et bénéficieront en conséquence d'un non-lieu. Ainsi, Alain expliquera que le texte qu'il avait signé n'avait pas de titre et qu'il était distinct du tract diffusé. Autre exemple, Déat indiquera qu'on lui avait simplement soumis une note qui n'avait pas pour finalité d'être diffusé sous forme de tract. Les événements militaires ne permettront pas à la procédure d'aller à son terme. Quant à Louis Lecoin, il sera finalement libéré en août 1941 par le Régime de Vichy (Le Petit Parisien du 23 août 1941) à la suite de la mobilisation à plusieurs reprises de la presse parisienne en faveur de sa libération (Brasillach dans Je suis Partout ou Coston dans la France au travail). D'ailleurs, l'une de ces campagnes de presse sera dénoncée dans... l'Humanité clandestine du 16 novembre 1940 avec la publication d'un article titré "Pour la libération des communistes emprisonnés" dans lequel on pourra lire : "La presse vendue demande la libération de Lecoin et de quelques anarchistes". Rappelons qu'après la signature de l'armistice franco-allemand le 22 juin 1940 l'Humanité appellera régulièrement les autorités allemandes à libérer les "Défenseurs de la Paix" autrement dit les élus et militants communistes condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 pour leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie.


Le Parti communiste manifeste dès le 21 septembre 1939 son soutien à la Paix avec l'Allemagne nazie avec l'adoption par son Comité central d'une résolution intitulée "Il faut faire la paix". Il reprendra le thème de la "Paix immédiate" pour en faire l'un des mots d'ordre de sa propagande au même titre que "A bas la guerre impérialiste" ou "L'ennemi est dans notre propre pays". Cette ligne politique sera justifiée dans un texte de janvier 1940 intitulé "Le Parti Communiste Français (SFIC) en lutte contre la guerre impérialiste" dans lequel le Parti communiste dénonce la guerre contre l'Allemagne nazie en montrant son caractère impérialiste et définit en conséquence les mots d'ordre qui guident et guideront son action :

"Les causes profondes de la guerre ? Elles sont une fois de plus dans la rivalité des intérêts entre les grands Etats capitalistes. Les communistes fidèles à l'enseignement de Marx-Engels-Lénine-Staline, ont toujours proclamé que c'est le capitalisme qui engendre la guerre. Jaurès n'avait-il pas formulé une juste pensée dans cette image saisissante : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l'orage »  . [...]
Il crève aux yeux que la guerre actuelle est menée des deux côtés pour des buts impérialistes absolument étrangers aux intérêts des travailleurs.
Les politiciens bourgeois et socialistes représentent hypocritement la France sous les aspects idylliques d'une « démocratie » exempts d'appétits impérialistes. Au contraire les communistes ont toujours dit que les apparences démocratiques n'atténuaient en rien le caractère impérialiste de la France capitaliste.
[...] Les principaux actionnaires de ces grandes compagnies financières et industrielles, leurs dirigeants effectifs constituent précisément les « deux cents familles qui dominent l'économie et la politique de la France ». (Daladier au Congrès du parti radical Octobre 1934).
Voilà ceux qui ont voulu la guerre. Voilà ceux qui l'ont déclenché pour satisfaire leurs appétits impérialistes, pour réaliser leurs buts de rapine et de brigandage.
Contre ceux-là, contre les politiciens qui gouvernent en leur nom, contre la réaction, le Parti communiste français reprend le mot d'ordre de Lénine et de Liebknecht : « NOTRE ENNEMI EST CHEZ NOUS ». [...]
Le Parti communiste français entend éclairer les travailleurs sur les conditions d'une lutte efficace contre la guerre impérialiste, il combat sous les mots d'ordre : A BAS LA GUERRE IMPERIALISTE, PAIX IMMEDIATE, en expliquant aux travailleurs qu'il ne peut y avoir de paix véritable, juste et durable, qu'au prix d'une lutte victorieuse contre la réaction capitaliste de France, contre le gouvernement. Les communistes ont lutté passionnément pour le maintien de la paix. Toutefois, ils ne sont pas des pacifistes, ils sont des combattants révolutionnaires. Ils ont soutenu la guerre juste du peuple espagnol contre ses agresseurs. Ils luttent contre la guerre actuelle parce qu'elle est injuste, réactionnaire. Ils combattent avec courage pour imposer la paix en chassant le gouvernement de la réaction."


(1) Philippe Burrin, La dérive fasciste. Doriot, Déat, Bergery, 1933-1945, 1986, pp. 340-341. (L'auteur indique en note que la citation est tirée de : Alain Journal III (BN) 23 juillet 1940, p 122).
(2) Pascal Ory, Les collaborateurs, 1976 p. 71.
(4) Simon Epstein Les dreyfusards sous l'Occupation, 2001, p. 30.
(5) Ibid. p. 108.

1 commentaire:

  1. Yvonne et Roger Hagnauer, furent révoqués durant la guerre de l'éducation nationale ! mais leur œuvre est grande ! Je recommande le livre "Pédagogie clandestine pour une école ouverte !" MC

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