Appel "Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France" du 15 mai 1941

Le 15 mai 1941, le Parti communiste lance un appel Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France dans lequel il incite les Français à se mobiliser pour maintenir la France à l'écart du conflit anglo-allemand en soulignant que cette mobilisation soulèvera des "sympathies agissantes" dans le peuple allemand :

"IL NE FAUT PAS PERMETTRE QUE LE PEUPLE DE FRANCE, LES RESSOURCES DE NOTRE PAYS ET NOTRE TERRITOIRE SOIENT UTILISES DANS LA GUERRE ENTRE L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE.
[...] IL FAUT CONSTITUER UN LARGE FRONT NATIONAL DE LUTTE POUR L'INDEPENDANCE DE LA FRANCE. [...]
C'est dans la masses du peuple que réside les forces de libération nationale du pays et plus le FRONT NATIONAL DE LUTTE POUR L'INDEPENDANCE DE LA FRANCE sera vaste, puissant, plus il soulèvera de sympathies agissantes parmi les peuples de tous les pays, Y COMPRIS DANS LES RANGS DU PEUPLE ALLEMAND."

Cette initiative pacifiste répond à une Directive de l'Internationale communiste contenue dans un télégramme du 26 avril 1941 signé par Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, et André Marty, secrétaire de l'IC. (Partie I)

Suivant les prescriptions de l'IC, le Parti communiste souligne l'importance de son appel en montrant que "l'indépendance de la France", c'est-à-dire le maintien du pays "en dehors de la guerre de rapine que se livrent les impérialistes de l'axe et leurs rivaux anglo-saxons", est la condition préalable à la "libération nationale" autrement dit à la conclusion d'un traité de Paix franco-allemand qui aura été négocié avec succès par un Gouvernement communiste en raison de la neutralité de la France et aux termes duquel le territoire national et les prisonniers de guerres seront libérés. (Partie II)

Le Front National de lutte pour l'indépendance de la France changera radicalement de nature après le 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes pour devenir un mouvement de Résistance ayant pour objectif la défaite de Hitler.  (Partie III)

Dès lors, le Front National de lutte pour l'Indépendance de la France sera présenté par le Parti communiste puis l'historiographie comme un mouvement de Résistance créé le 15 mai 1941 sur la base de citations tronquées du texte original dans lesquelles on n'aura supprimé toute référence à la Paix avec l'Allemagne, à l'impérialisme britannique et à la condamnation du Général de Gaulle. (Partie IV)


Instructions de l'IC

Le 26 avril 1941, l'Internationale communiste transmet des instructions à la direction parisienne du Parti communiste et notamment à Jacques Duclos, secrétaire du PCF, par l'intermédiaire d'Eugen Fried qui depuis Bruxelles dirige l'antenne de l'IC et dont la mission est de contrôler les partis communistes d'Europe occidentale.

Ces instructions sont contenues dans un télégramme signé par Georges Dimitrov, secrétaire général de l'IC, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, et André Marty, secrétaire de l'IC. La signature commune de ces trois dirigeants communistes soulignent l'importance de ce télégramme. Rappelons que le secrétaire général du PCF s'est réfugié à Moscou en novembre 1939 après sa désertion en octobre 1939 et un court séjour en Belgique.

Le télégramme du 26 avril 1941 prescrit au Parti communiste de constituer un "front national de lutte pour l'indépendance" de la France.

Pour justifier cette prescription, l'IC explique que le Parti communiste doit en priorité organiser la lutte pour l'indépendance nationale autrement dit se mobiliser pour préserver la neutralité de la France dans le conflit anglo-allemand :

"La tâche essentielle actuelle est la lutte pour la libération nationale. La lutte pour la paix est subordonnée à la lutte pour l'indépendance nationale. Une paix sans libération nationale signifie l'asservissement du peuple de France. Au moment actuel cette lutte doit viser surtout ne pas permettre que le peuple, le territoire et les ressources de la France soient utilisées dans la guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre". (1)

L'IC rappelle que le Parti communiste lutte "pour la paix" et que la libération nationale sera donc la conséquence d'un traité de Paix franco-allemand négocié par un Gouvernement communiste. D'ailleurs, elle souligne la différence entre le projet pacifiste des communistes et celui du Maréchal Pétain en indiquant que la paix pétainiste ne mettra pas un terme à l'occupation allemande mais conduira la France à servir l'impérialisme allemand : "Une paix sans libération nationale signifie l'asservissement du peuple de France".

Toutefois, ajoute-t-elle, un Gouvernement communiste ne pourrait engager des négociations de Paix qu'à la condition que la France ne soit pas engagée dans le conflit anglo-allemand autrement dit la libération nationale est "subordonnée" à l'indépendance nationale.

C'est pour cette raison que le  "front national de lutte pour l'indépendance" de la France aura comme objectif de "ne pas permettre que le peuple, le territoire et les ressources de la France soient utilisées dans la guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre".

L'IC précise ensuite la composition de ce rassemblement en indiquant que "la force fondamentale de ce front national doit être classe ouvrière avec parti communiste à la tête." (2)

Elle ajoute que ce rassemblement doit incarner "l'unité nationale" à l'exclusion de "tous traîtres et capitulards" c'est-à-dire les pétainistes qui servent l'impérialisme allemand. (3)

Quant aux gaullistes qui servent l'impérialisme anglais, l'IC indique que le parti "ne prend pas position hostile envers partisans du mouvement de Gaulle tout en critiquant avec mesure ses positions réactionnaires et colonialistes." (4)

Il y a donc une distinction entre les "partisans" du Général de Gaulle et le "mouvement de Gaulle" lui-même :
- pas d'hostilité envers ces partisans qui peuvent intégrer le Front national de lutte pour l'indépendance de la France à la condition d'adhérer au projet pacifiste des communistes,
- par contre, la propagande communiste devra dénoncer la France Libre du Général de Gaulle comme un mouvement qui défend des "positions réactionnaires et colonialistes" autrement dit fascistes !!!

Autre élément, l'IC souligne l'importance pour les communistes de revendiquer la direction du pays :

"En même temps expliquer continuellement aux masse que succès lutte pour libération nationale exige [de] former [un] gouvernement populaire qui, avec main de fer et s'appuyant sur le peuple, épure la France de tous les éléments capitulards et crée conditions nécessaires pour ce succès". (5)

Enfin, elle définit les revendications du "front national de lutte pour l'indépendance" de la France : 

"Réduire revendications immédiates de la plate-forme aux points principaux suivants :
pain (toutes les ressources au service du peuple, ravitaillement contrôlé par comités populaires, logement des sans-abris, etc.); travail (revendications ouvrières et paysannes); suppression ligne démarcation; retour des prisonniers; suppression indemnité de guerre; les frais de la guerre sur le dos des riches et des profiteurs; libertés démocratiques (municipalités, syndicats, etc.)". (6)

On notera que dans ces revendications il n'y a aucun appel à la lutte armée contre l'occupant allemand.


Appel du Parti communiste

le 15 mai 1941, le Parti communiste lance un appel "Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France" dont le sous-titre - "Le Parti Communiste Français s'adresse à tous ceux qui pensent français et veulent agir en français" - vise à la fois le Maréchal Pétain et le Général de Gaulle qui sont dénoncés par les communistes comme des agents de l'étranger, le premier parce qu'il sert l'impérialisme allemand, le second parce qu'il est au service de l'impérialisme anglais. Rappelons que le Parti communiste qui se présente comme "le seul Parti français" est structurellement soumis à l'Internationale communiste laquelle est totalement contrôlée par l'URSS et Staline.

Publié intégralement dans les Cahiers du bolchévisme des 2e et 3e trimestres 1941, cet appel rédigé par Jacques Duclos est mentionné dès le 25 mai 1941 dans un numéro spécial imprimé de l'Humanité clandestine dont le titre principal en souligne la nature pacifiste :  "A bas la Guerre impérialiste ! Vive le front national de lutte pour l'indépendance de la France !".

Cette initiative du Parti communiste fait suite aux Instructions de l'IC du 26 avril 1941 auxquelles Jacques Duclos a répondu par l'intermédiaire d'Eugen Fried qui a transmis son message dans un télégramme du 14 mai 1941 :

"Voici message Yves [Jacques Duclos] : Reçue (sic) communication concernant front national de lutte pour libération nationale. Etudierons action concrète à développer pour créer condition de ce rassemblement." (7)

L'Appel du 15 mai 1941 reprend l'ensemble des éléments mentionnés dans le télégramme de l'IC. A ces éléments vient s'ajouter une longue introduction dénonçant la rencontre du 11 mai 1941 entre le Chancelier Hitler et l'amiral Darlan au cours de laquelle a été évoquée la collaboration militaire de Vichy et ses contreparties. Jacques Duclos justifie ce choix dans son message transmis à l'IC par Eugen Fried :

"Préparons déclaration publique Parti sur questions indiquées et possible que puissions prendre comme point de départ jours prochains nouvelles concessions faites par Vichy contre prétendus avantages accordés par envahisseur". (8)

Illustration de la ligne pacifiste, anglophobe et anti-gaulliste du Parti communiste, l'Appel du 15 mai 1941 justifie la création d'un Front national de lutte pour l'indépendance de la France, plaide pour la constitution d'un gouvernement de Paix communiste et enfin condamne le Général de Gaulle ainsi que l'Angleterre :

1) Création d'un Front national de lutte pour l'indépendance de la France.

On citera un extrait de l'Appel du 15 mai 1941 dans lequel le Parti communiste justifie la création d'un Front national de lutte pour l'indépendance de la France :

"Depuis un an notre pays est occupé, humilié, pillé soumis à une dictature et LA POPULATION FRANCAISE QUI ETOUFFE SOUS LE POIDS DE L'OPPRESSION NATIONALE ASPIRE A SA LIBERATION. [...]
Victime, aujourd'hui, d'une odieuse oppression nationale, le peuple de France ne prononcera pas des paroles de haine à l'égard de la Nation allemande qu'il ne confond pas avec ses maîtres du moment. [...]
Mais l'envahisseur ne se contente pas de tout cela. Il veut entraîner la France dans sa guerre; il veut se servir de la marine de guerre française, des ports français, des colonies françaises ce qui attirerait sur nos cités la rage des bombardements anglais, qui déjà, ravagent les côtes de l'Atlantique et de la Manche parce qu'elles sont utilisées pour la guerre.
Les traîtres à la solde de l'envahisseur parlent de paix, mais leur « PAIX » ne signifie rien d'autre qu'une tentative criminelle de lancer à nouveau notre pays dans la guerre en le maintenant sous la domination des impérialistes allemands.
C'est pourquoi la lutte pour la paix ne peut se séparer de la lutte contre l'oppression nationale, pour l'indépendance de notre pays. Le peuple de France ne veut pas la paix du cimetière et de la prison, la paix de la servitude et de l'oppression, il veut la paix dans la liberté et l'indépendance du pays et le premier objectif que nous devons, nous Français, nous assigner dans cette lutte pour la Paix est le suivant :
IL NE FAUT PAS PERMETTRE QUE LE PEUPLE DE FRANCE, LES RESSOURCES DE NOTRE PAYS ET NOTRE TERRITOIRE SOIENT UTILISES DANS LA GUERRE ENTRE L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE. [...]
Voilà ce que pensent, ce que désirent des millions de Français, mais ils se demandent si cela peut sortir du domaine des aspirations pour entrer dans celui des réalités.
Oui, cela se peut, mais à deux conditions :
1° IL FAUT L'UNITE DE LA NATION A L'EXCEPTION DES TRAITRES ET DES CAPITULARDS FAISANT LA BESOGNE OU LE JEU DE L'ENVAHISSEUR; IL FAUT CONSTITUER UN LARGE FRONT NATIONAL DE LUTTE POUR L'INDEPENDANCE DE LA FRANCE;
2° CE FRONT NATIONAL DE L'INDEPENDANCE, POUR POUVOIR REMPLIR SA MISSION LIBERATRICE, DOIT ETRE CONSTITUE AVEC, COMME FORCE FONDAMENTALE, LA CLASSE OUVRIERE DE FRANCE, AVEC LE PARTI COMMUNISTE A LA TETE". [...]
C'est dans la masses du peuple que réside les forces de libération nationale du pays et plus le FRONT NATIONAL DE LUTTE POUR L'INDEPENDANCE DE LA FRANCE sera vaste, puissant, plus il soulèvera de sympathies agissantes parmi les peuples de tous les pays, Y COMPRIS DANS LES RANGS DU PEUPLE ALLEMAND."

Dans ce texte, le Parti communiste commence par dénoncer avec virulence l'occupation allemande ainsi que le risque d'un engagement militaire de la France au profit de l'Allemagne.

Face à ce "double danger DE DEVENIR UNE SORTE DE COLONIE NAZIE ET D’ÊTRE ENTRAINE A NOUVEAU  DANS LA GUERRE IMPÉRIALISTE", la "lutte pour la paix", explique-t-il, doit se placer sur deux plans distincts. Tout d'abord il faut engager une lutte "pour l'indépendance nationale" autrement dit pour le maintien de la France "en dehors de la guerre de rapine que se livrent les impérialistes de l'axe et leurs rivaux anglo-saxons". La neutralité de la France dans le conflit anglo-allemand permettra ensuite d'engager une lutte "contre l'oppression nationale" autrement dit de mettre fin à l'occupation allemande en soutenant la constitution d'un Gouvernement communiste qui négociera avec succès un traité de Paix avec l'Allemagne.

Au vu de ces éléments l'indépendance nationale est donc la condition préalable à la libération nationale.

C'est pour cette raison que le Parti communiste considère comme une priorité de créer un Front national de lutte pour l'indépendance de la France auquel il attribue un objectif précis et conforme à ses analyses :

"IL NE FAUT PAS PERMETTRE QUE LE PEUPLE DE FRANCE, LES RESSOURCES DE NOTRE PAYS ET NOTRE TERRITOIRE SOIENT UTILISES DANS LA GUERRE ENTRE L'ALLEMAGNE ET L'ANGLETERRE".

Ce rassemblement présente deux caractéristiques majeures : 1) il est ouvert à tous les Français à l'exception des pétainistes qui servent l'impérialisme allemand, 2) il est placé sous le contrôle du Parti communiste.

Autre élément intéressant de ce texte, le Parti communiste met en évidence la différence entre son projet pacifiste et celui du Maréchal Pétain : à "la paix de la servitude et de l'oppression" qui signifie le retour de la France dans la guerre ("servitude") et la pérennité de l'occupation allemande ("oppression"), il oppose, en effet, la "paix dans la liberté et l'indépendance" c'est-à-dire la fin de l'occupation allemande ("liberté") et le maintien de la France en dehors du conflit ("indépendance").

Enfin, dans la lignée de ses appels à fraterniser avec les soldats allemands présentés alors comme des prolétaires et non des envahisseurs, le Parti communiste exprime sa sympathie à la Nation allemande en affirmant qu'il "ne prononcera pas des paroles de haine" à son égard.

Cet engagement prendra fin... le 22 juin 1941. Citons comme exemple la Une de l'Humanité du 24 août 1944 : "Pour en finir avec l'envahisseur exécré : A chaque Parisien son Boche !"

Dans le même esprit il souligne que la mobilisation des Français dans le Front national de lutte pour l'indépendance de la France soulèvera des "sympathies agissantes" dans le peuple allemand.

2) Gouvernement de Paix communiste.

Pour mettre fin à l'occupation allemande - le second volet de la lutte pour la paix - le Parti communiste plaide pour la constitution d'un Gouvernement du Peuple qui négociera un traité de Paix avec l'Allemagne :

"Indiscutablement, la lutte pour la libération nationale de la France exige afin d'être menée à bien, la formation d'un GOUVERNEMENT DU PEUPLE qui, avec une main de fer et s'appuyant sur les masses populaires serait capable d'épurer la France de tous les éléments traîtres et capitulards en même temps qu'il serait capable de créer les conditions indispensables au relèvement de la France dans la liberté et l'indépendance.
L'intérêt supérieur de la France exige la formation d'un tel GOUVERNEMENT POPULAIRE qui serait vraiment l'expression de la Nation unie dans une même volonté de libération contre l'envahisseur et contre les traîtres qui sont à son service. [...]
Dans son programme qu'il a publié clandestinement sous le titre « POUR LE SALUT DU PEUPLE DE FRANCE », le Parti Communiste en préconisant la formation d'un « GOUVERNEMENT DU PEUPLE EXPRESSION DE LA VOLONTE NATIONALE » indique parmi les buts de la politique extérieure à atteindre : « LA LIBERATION DU TERRITOIRE NATIONAL ET DES PRISONNIERS DE GUERRE. » « LA CONCLUSION D'UN PACTE D'AMITIE ET D'UN TRAITE COMMERCIAL AVEC L'URSS. » « LA POURSUITE RESOLUE D'UNE POLITIQUE DE PAIX DESTINEE A TENIR LA FRANCE HORS DU CONFLIT. »"

Le texte fait référence au programme de gouvernement de février 1941 intitulé "Pour le salut du Peuple de France" dans lequel le Parti communiste présente les mesures qui formeront sa politique extérieure :

"1° Libération du territoire national et des prisonniers de guerre. Pour mener cette tâche à bien, le Gouvernement du Peuple mettrait tout en œuvre pour établir des relations PACIFIQUES avec tous les peuples; il s'appuierait sur la puissance que lui conféreraient LA CONFIANCE DU PEUPLE FRANCAIS, LA SYMPATHIE DES AUTRES PEUPLES ET L'AMITIE DE L'UNION SOVIETIQUE.
2° Etablissement de rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand en rappelant l'action menée par les communistes et par le peuple français contre le traité de Versailles, contre l'occupation du bassin de la Rhur, contre l'oppression d'un peuple contre un autre peuple.
3° Conclusion d'un pacte d'amitié et d'un traité commercial avec l'URSS et poursuite résolue d'une politique de paix destinée à tenir la France en dehors du conflit impérialiste."

Dans ce programme, le Parti communiste propose l'établissement de "relations PACIFIQUES" entre la France et l'Allemagne ainsi que l'instauration de "rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand"

Pour les communistes la libération nationale sera donc la conséquence d'un traité de Paix franco-allemand et non le résultat d'une lutte armée.

3) Condamnation de l'Angleterre et du Général de Gaulle

A ceux qui pensent que la libération de la France ne peut être que la conséquence de la défaite militaire de l'Allemagne nazie, le Parti communiste répond :

"Certains Français et certaines Françaises qui souffrent de voir notre pays opprimé par l'envahisseur  placent à tort leurs espérances dans le mouvement de Gaulle. A ces compatriotes, nous disons que ce n'est pas derrière un tel mouvement d'inspiration REACTIONNAIRE ET COLONIALISTE, à l'image de l'impérialisme britannique, que peut se réaliser l'unité de la Nation française pour la libération nationale".
 
Depuis juin 1940 le Parti communiste accuse le Général de Gaulle d'être un agent de l'impérialisme britannique. A cette accusation vient s'ajouter pour la première celle d'être à la tête d'un mouvement "REACTIONNAIRE ET COLONIALISTE". On fera remarquer que ces deux termes sont mentionnés dans le télégramme de l'IC du 26 avril 1941.

Ainsi, en mai 1941, le Parti communiste présente la France Libre du Général de Gaulle comme un mouvement fasciste qui défend des intérêts étrangers !!!


Mouvement de Résistance

Le Front National de lutte pour l'indépendance de la France changera radicalement de nature après le 22 juin 1941 et l'invasion de l'URSS par les armées allemandes pour devenir un mouvement de Résistance ayant pour objectif la défaite de Hitler.

Pour le Parti communiste la libération nationale sera désormais le résultat d'une lutte armée. Il ne fera donc plus référence à la Paix avec l'Allemagne. Quant à l'indépendance nationale, elle sera invoquée pour justifier l'opposition des communistes à toute contribution française à l'effort de guerre allemand. Le soutien à l'Angleterre ne sera donc plus condamné.

Deux textes publiés dans les Cahiers du bolchévisme des 2e et 3e trimestres 1941 attestent de ce changement radical  :

1) un Appel du PCF du 1er juillet 1941 intitulé "Français ! Françaises ! Vous devez savoir que Hitler veut asservir tous les peuples",

2) un Appel du Comité d'organisation du Front national de lutte pour l'indépendance de la France (en réalité le PCF) de juillet 1941 intitulé "Le Front National de lutte pour l'indépendance de la France est constitué".

Signalons que les Cahiers du bolchévisme des 2e et 3e trimestres 1941 ont été diffusés après le 22 juin 1941 et que de ce fait ils présentent la particularité d'être composés de textes qui ont été publiés par le Parti communiste avant et après cette date. Les premiers sont marqués par son pacifisme, les seconds illustrent son engagement dans la Résistance

Dans le premier texte on peut notamment lire :

"Hitler, le félon, violant cyniquement un pacte de non-agression conclu avec l'URSS, s'est jeté commun chacal sur le pays du socialisme, mais l'Armée Rouge résiste à l'agression et lui inflige de terribles pertes. [...]
Neuf cent quatre-vingt dix-neuf français sur mille souhaitent et veulent la défaite de Hitler. Ainsi notre pays, jadis si divisé retrouve son unité dans une haine sacrée de l'oppresseur. [...]
Ainsi, le Front National de lutte pour l'Indépendance de la France se constitue dans l'unité de nos haines et de nos espoirs. Il doit maintenant s'organiser partout dans les usines, les villes et les villages.
Tous ensemble, nous devons lutter par tous les moyens :
1° Pour empêcher que les ressources de notre pays et les travailleurs français puissent être utilisés par la machine de guerre nazie; [...]."

On notera trois différences majeures entre l'Appel du 1er juillet 1941 et celui du 15 mai 1941.

Tout d'abord l'objectif final du Front National de lutte pour l'Indépendance de la France n'est plus la Paix avec l'Allemagne mais "la défaite de Hitler". Ensuite, l'Appel du 1er juillet 1941 fait état de la "haine" que suscite la présence allemande. Celui du 15 mai 1941 indiquait au contraire que "le peuple de France ne prononcera pas des paroles de haine à l'égard de la Nation allemande". Enfin, l'Appel du 1er juillet 1941 appelle les Français à se mobiliser pour empêcher que les ressources de la France et les travailleurs français "puissent être utilisés par la machine de guerre nazie". Contrairement à celui du 15 mai 1941, il ne fait aucun référence à l'Angleterre.

On citera du second texte l'extrait suivant :  

LE FRONT NATIONAL
de Lutte pour l'indépendance de la France est constitué

Français, Françaises,

I. - Au début du mois de juillet (nous ne précisons pas la date pour ne donner aucun indice à la Gestapo), se sont réunis des Français et des Françaises de diverses opinions et croyances, mais tous animés de la volonté de lutter sans trêve ni relâche pour libérer la patrie de l'odieuse oppression hitlérienne. [...]

II. - Toutes les personnalités présentes à la réunion constitutive du Front National de l'indépendance de la France ont été unanimes à considérer que la guerre nationale menée par le peuple soviétique sous l'impulsion énergique de son gouvernement ainsi que la guerre menée par l'Angleterre intéressent l'humanité entière et en premier lieu notre pays qui ne peut se libérer que par la défaite hitlérienne.
Tous les Français dignes de ce nom doivent être aux côtés de l'URSS, de l'Angleterre et de tous les ennemis de l'hitlérisme qui combattent pour la libération de la patrie. [...]

III. - Le Comité d'organisation du Front National de l'Indépendance de la France, désormais constitué, a conscience de parler au nom de la France entière. [...]

IV. - Le Comité d'organisation du Front National de l'Indépendance de la France, fermement décidé à lutter contre toute tentative d'entraîner le peuple français dans la guerre aux cotés de l'Allemagne, proclame qu'il ne s'agit pas d'attendre seulement la libération du pays des victoires de la Russie ou de l'Angleterre. Oui, ces victoires assureront notre liberté, mais tout Français doit travailler à en hâter l'heure dans l'intérêt de la France.

Au nom des intérêts supérieurs de la Patrie, [...]
Nous appelons tous les Français et Françaises à agir en commun, par tous les moyens :
1° pour empêcher que les ressources de la France servent la machine de guerre allemande; [...].

Français, Patriotes, debout, unissez-vous, luttez coude à coude. Par nos efforts joints aux efforts des soldats soviétiques et des aviateurs anglais, l'heure de la résurrection et de l'indépendance de la France sonnera bientôt.

Vive la France libre et indépendante !

(adopté à l'unanimité quelque part en zone occupée. Début juillet 1941)

Le Comité d'organisation
du FRONT NATIONAL 
de lutte pour l'Indépendance de la France

Outre la référence à la "défaite hitlérienne", ce texte se différencie de l'Appel du 15 mai 1941 par le soutien répété que le Parti communiste apporte à l'Angleterre qui n'est plus qualifiée d'impérialiste puisque "la guerre menée par l'Angleterre intéress(e) l'humanité entière et en premier lieu notre pays".


Falsification

Dès lors, le Front National de lutte pour l'Indépendance de la France sera présenté par le Parti communiste puis l'historiographie comme un mouvement de Résistance créé le 15 mai 1941 sur la base de citations tronqués du texte original dans lesquelles on n'aura supprimé toute référence à la Paix avec l'Allemagne, à l'impérialisme britannique et à la condamnation du Général de Gaulle.

Comme les propositions du 6 juin 1940 ou l'Appel du 10 juillet 1940, l'Appel du 15 mai 1941 sera constamment mis en avant par les communistes pour démontrer que leur engagement dans la Résistance est antérieur au 22 juin 1941. On pourra citer trois exemples de cette imposture :

1) Texte "Notre politique" de juillet 1941.

"Notre politique" est un texte de juillet 1941 publié dans les Cahiers du bolchévisme des 2e et 3e trimestres 1941. Il présente l'intérêt d'être le premier texte rédigé après le 22 juin 1941 dans lequel est reproduit un extrait de l'Appel du 15 mai 1941 :

"Oui notre peuple de France a conscience qu'il ne suffit pas d'attendre la délivrance de la victoire de l'URSS et de l'Angleterre, mais que la lutte doit être menée en France même contre l'oppresseur. Mais pour lutter il faut s'unir, il faut rassembler toutes les forces nationales en un bloc puissant, et c'est parce que notre Parti s'est fait le champion du Front National de lutte pour l'indépendance de la France qu'il voit monter vers lui des sympathies, chaque jour, plus nombreuses.
Notre Parti, qui bien avant la guerre, tendit la main aux travailleurs catholiques et fit appel à l'Union de tous les Français, n'a cessé de faire entendre ses appels à l'Union de la Nation Française depuis que la défaite, conséquence de tant de trahisons, s'est abattue sur notre pays.
Dans l'appel lancé, au nom du Comité central du Parti Communiste Français et publié clandestinement, les camarades Maurice Thorez et Jacques Duclos, disaient, en juillet 1940, aussitôt après la défaite : [...].
Au mois d'août 1940, poursuivant sa politique d'union de tous les Français, le Parti communiste publiait, clandestinement, un appel intitulé « Vive l'Union de la Nation Française », un appel dans lequel on pouvait lire : [...].
En octobre 1940, dans une lettre adressée aux militants communistes, les camarades Maurice Thorez et Jacques Duclos écrivaient : [...].
Ainsi, s'affirme la continuité de notre politique d'union de tous les Français, sous le drapeau de la liberté et de l'indépendance de la Patrie, politique que nous avons suivie même à un moment où le gouvernement de Vichy n'apparaissait pas encore aux yeux de tous comme un gouvernement au service de l'envahisseur, mais notre action en faveur du rassemblement de tous les Français ne devait pas s'arrêter là.
Le 27 mai dernier le Parti communiste publiait clandestinement un appel à la formation du Front National de lutte pour l'Indépendance de la France dans lequel on peut lire : [...] ".
Telles ont été les étapes de l'action du Parti Communiste qui abouti à la publication d'une déclaration annonçant la constitution du Front National de l'indépendance de la France, déclaration qu'on trouvera plus loin dans ce numéro des « Cahiers ».

Signalons que la mention du 27 mai 1941 comme date de publication de l'appel Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France est la raison pour laquelle l'Appel du 15 mai 1941 est parfois désigné comme l'Appel du 27 mai 1941.

2) Tract "L'activité nationale et le Parti communiste : Constance et Inflexibilité".

En octobre ou novembre 1943, le Parti communiste publie le tract "L'activité nationale et le Parti communiste : Constance et Inflexibilité" qui sera repris dans Les Cahiers du Communisme du 1er trimestre 1944. Ce tract vise à "rétablir la vérité" sur l'attitude du Parti communiste entre 1939 et 1941 en montrant que sa lutte contre Hitler est constante et inflexible depuis... 1933, année de son arrivée au pouvoir.

Consacré à la période qui suit la défaite de la France, le chapitre "Le Parti communiste organisateur de l'union et de l'action contre l'envahisseur" exalte le patriotisme du Parti communiste en mettant notamment en avant l'appel du 15 mai 1941 :

"Alors même que le pacte de non-agression germano-soviétique était toujours parfaitement en vigueur, que personne en France n'en prévoyait la rupture, en mai 1941 le Parti Communiste mettait en application l'idée du Front National de lutte pour l'indépendance de la France; prenant l'initiative de l'union de tous les patriotes, sans distinctions de conditions philosophiques, de croyances religieuses ou d'opinions politiques, pour la délivrance et le relèvement de la Patrie. C'est le 15 mai 1941 que paraissait la déclaration sur cette question :
« Guidé par le souci exclusif de réaliser l'union de la Nation pour la cause sacrée entre toutes de l'indépendance nationale, le Parti communiste, mettant au-dessus de tout l'intérêt du pays déclare solennellement qu'en vue d'aboutir à la création d'un large Front de la Libération Nationale, il est prêt à soutenir tout gouvernement Français, toute organisations de tous les hommes dont les efforts seront orientés dans le sens d'une lutte véritable contre l'oppression nationale subie par la France et contre les traîtres au service de l'envahisseur »."

3) Discours de Jacques Duclos du 12 novembre 1974.

En réaction aux propos du ministre de l'Intérieur suggérant que le Parti communiste n'a résisté qu'après le 22 juin 1941, le sénateur Jacques Duclos, ancien responsable du Parti communiste clandestin, prend la parole à la séance du 12 novembre 1974 pour rappeler le comportement héroïque du Parti communiste dès la défaite de la France :

"Depuis, vous avez aggravé votre cas en disant, à l'Assemblée nationale, que vous rendiez hommage à l'action des communistes dans la Résistance à partir du printemps 1941, ce qui sous-entend que notre parti n'aurait rien fait avant. (Murmures ironiques au centre et et droite.)
Le 10 juillet 1940, j'ai lancé avec Maurice Thorez un appel destiné à faire connaître aux communistes éparpillés à travers la France que leur parti était toujours debout. Dénonçant les traîtres de Vichy au service des occupants, nous appelions à la constitution du Front de la liberté, de l'indépendance et de la renaissance de la France. [...]
Ce n'est pas tout encore. Le 15 mai 1941, nous avons lancé un appel à la formation d'un Front national de lutte pour l'indépendance de la France. Je peux d'autant mieux en parler que j'ai été l'un des rédacteurs de cet appel. Nous partions du fait que le peuple de France, étouffant sous le poids de l'oppression nationale, aspirait, de plus en plus, à sa libération.
Il s'agissait donc de réaliser une large union et de livrer un combat à la fois national et social contre les envahisseurs et contre les traîtres de Vichy qui rançonnaient le pays pour le compte des occupants hitlériens." (9)


En conclusion, le principal intérêt du Front National de lutte pour l'Indépendance de la France est qu'il permet d'illustrer le changement de ligne politique du Parti communiste pendant l'occupation allemande ainsi que ses falsifications visant à démontrer que son engagement dans la Résistance est antérieur au 22 juin 1941.


(1) - (6) B. Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003, pp. 402-404 (Télégramme du 26 avril 1941).
(7) Ibid. p. 411 (Télégramme du 14 mai 1941).
(8) Ibid. p. 412 (Télégramme du 14 mai 1941).
(9) J.O du Sénat du 13 novembre 1974 pp. 1698-1699.


Document 1 : "Pour la formation d'un Front National de lutte pour l'Indépendance de la France" du 15 mai 1941.








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