Déposition de Denise Ginollin du 21 juin 1940

Le 9 décembre 1947, le député MRP Pierre de Chevigné lit dans l'hémicycle des extraits de plusieurs documents avec l'objectif de prouver que le Parti communiste a sollicité en juin 1940 les autorités allemandes pour obtenir la reparution de l'Humanité dont la publication avait été suspendue le 26 août 1939 en raison de son soutien au... Pacte germano-soviétique. 

L'Assemblée nationale avait déjà été le théâtre d'une polémique sur l'attitude du Parti communiste à l'été 1940 avec le discours prononcé le 18 juillet 1946 par l'ancien président du Conseil Edouard Daladier.

Parmi les documents cités par Pierre de Chevigné : la déposition de Denise Ginollin du 21 juin 1940.

Militante communiste, Denise Ginollin a été arrêtée par la police française dans la soirée du 20 juin 1940 alors qu'elle venait d'obtenir de la Kommandantur, après trois jours de négociations, l'autorisation de faire paraitre l'Humanité sous censure allemande. Auditionnée le lendemain par le commissaire Lafont, elle a relaté dans le détail ses négociations avec le lieutenant Weber, officier de la Propaganda Staffel. Incarcérée le 22 juin à la prison de la Petite Roquette, la militante communiste a été finalement libérée le 25 juin par les autorités allemandes après l'intervention d'Otto Abetz, le représentant d'Hitler en France.

Absente de l'hémicycle le 9 décembre 1947, la députée communiste Denise Ginollin répondra aux accusations de Pierre de Chevigné à la séance du 11 décembre : "les documents que vous utilisez, Monsieur de Chevigné, sont des faux dignes des officines de la Gestapo".


Assemble nationale
séance du 9 décembre 1947

M. Pierre de Chevigné. [...] Je précise que Mme Ginollin a été arrêtée le 20 juin 1940 à vingt heures trente, près de la station de métro « Saint-Martin » par l’inspecteur Clévy. Avec elle, ont été arrêtés Mme Schrodt et le nommé Tréand, âgé de trente-neuf ans, membre du comité central du parti communiste.

Tout de suite, Mmes Ginollin et Schrodt reconnaissent s'être concertées pour faire reparaître le journal l’Humanité. Tréand, qui est plus dur, se refuse à s’expliquer sur son activité.

M. Jacques Duclos. C’est un rapport de flic. Vous en êtes alors ?

A l'extrême gauche. Il était aussi du deuxième bureau !

M. Pierre de Chevigné. Non ! Mais je tiens à rendre hommage à cette police du 20 juin 1940 qui n’était pas la police de Vichy...

Mme Renée Reyraud. Vous osez le dire !

M. Pierre de Chevigné. ...et qui, les Allemands étant entrés à Paris, n’hésitait pas à surveiller les kommandantur et à arrêter les Français qui s’y présentaient.
(Applaudissements au centre et à droite. - Exclamations à l'extrême gauche.)

M. Roger Roucaute. la D.G.E.R applaudit. [NdB : Direction Générale des Etudes et Recherches, service de renseignements français]

Mme Eugénie Duvernois. C'est de la provocation. (Rires à droite.)

M. Pierre de Chevigné. Je lis donc la déposition de Mme Ginollin. J'ai ici la photographie de l’original que je tiens à la disposition de ceux de nos collègues qui voudraient vérifier.

Donc, dès le lendemain 21 juin, Mme Ginollin comparaît devant le commissaire de police Lafont.

Après avoir décliné son identité et précisé, entre autres, qu’elle fut sténo-dactylographe de 1935 jusqu'au début de la guerre au siège de la fédérations des jeunesses communistes, Mme Ginollin déclare - je cite textuellement :

« Il est tout à fait exact qu'avec deux camarades, Mme Schrodt et M. Tréand, j'ai songé à faire paraître régulièrement le journal l'Humanité. Nous avons eu cette idée lorsque nous avons vu publier divers journaux tels que Le Matin ou La Victoire »

On se réclame ainsi de Bunau-Varilla ! [NdB : propriétaire du journal Le Matin]

« Je me suis adressée à cet effet, il y a deux ou trois jours, au service de presse de la Kommandantur 12, boulevard de la Madeleine à Paris. (Rires au centre et à droite. - Exclamations à l'extrême gauche.)

M. André Dufour. Ne riez pas, messieurs, vous y étiez plus souvent que nous à la Kommandantur ! (Rires et exclamations à gauche, au centre et à droite.)

M. Pierre de Chevigné. « J'ai été reçue par le lieutenant Weber » - un nom que nous connaissons bien - « à qui j'ai exposé le dessein de mes camarades et le mien. Il m'a répondu qu'en principe rien, ne s'opposait à la publication d'un journal, sous réserve de se conformer aux instructions qui seraient données : interdiction d’y faire paraître des nouvelles de caractère militaire, des bulletins météorologiques, des appels à des rassemblements et, d'une façon générale, tous articles pouvant créer une certaine agitation. Il a ajouté qu’il ne pouvait se prononcer immédiatement et de son propre chef, une conférence de presse devant avoir lieu la Kommandantur.

« Je suis retournée le voir le lendemain, c’est-à-dire hier, il m’a fait attendre toute la matinée » - il n’est pas galant - « et s’est borné à m’inviter à repasser l’après midi, le résultat de la conférence de presse n'étant pas encore connu.

« Dans l'après-midi, à quatre heures environ, il m’a reçue et, après m’avoir donnée les consignes générales dont j’ai parlé, il m’a déclaré que l'Humanité pouvait paraître ajoutant même, qu’elle devait le faire le plus tôt possible... »

Voix nombreuses à l'extrême gauche. Elle n'a jamais paru !

M. Pierre de Chevigné. Vous allez voir pourquoi elle n'a jamais paru.

« Il était entendu que tous les articles devaient être préalablement soumis à la censure de la kommandantur. (Très bien ! très bien ! à droite.)

« Je précise qu’hier, avant d’être reçue par le lieutenant Weber, j’ai eu à faire à un certain Dalbiez, que je ne connaissais pas et qui m’a paru être d’origine grecque, lequel m’a lu un certain nombre d’articles, donnant à entendre le « ton convenable ».
« Pour faire paraître l’Humanité, nous nous sommes adressés mes camarades et moi, à M. Dangon, demeurant 123, rue Montmartre, ex-imprimeur de l'Humanité. C’est moi qui suis allée le voir deux ou trois fois. M. Dangon m’a déclaré qu’il était prêt à imprimer le journal dès que nous aurions l’autorisation de paraître.

« La publication devait commencer, en principe, demain à midi... »,

Elle n’a pas commencé et pour cause, puisque la police française a arrêté M. Tréand et Mme Ginollin. (Exclamations à l'extrême gauche.)

M. Fernand Grenier. Entre 1940 et 1944, les collaborateurs et rédacteurs de l'Humanité ont été fusillés par suite de l'action de ce journal et parce qu'il paraissait clandestinement. Voilà la vérité !

M. Georges Cogniot. L'Humanité clandestine a publié 317 numéros illégaux. Il n'y a pas un seul journal qui pourrait en dire autant.
Vous devriez avoir honte de la besogne que vous faites. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

M. Pierre de Chevigné. Je sais que vous avez mis en cause le journal que j'ai l'honneur de diriger, Le Pays.  On lui a reproché de n'avoir pas paru dans la clandestinité. Certes, Le Pays n'a pas été un journal clandestin, mais de cette clandestinité-là, avec imprimatur du lieutenant Weber, moi je n'en aurais jamais voulu. (Applaudissements au centre et à droite.)

Mme Madelaine Braun. C'est un roman d'Agatha Christie que vous nous racontez là.

M. Pierre de Chevigné. Non, car c'est un triste roman policier.

M. Fernand Grenier. Il est très « moche » votre roman.

M. Pierre de Chevigné. Je continue ma lecture :

« la publication devait commencer, en principe, demain à midi, M. Dangon ne pouvant réunir les moyens matériels d’exécution auparavant. Je devais lui apporté la copie hier soir. Je ne lui ai rien apporté, ayant été arrêtée avec mes camarades avant d’avoir pu faire quoi que ce soit

« L'impression du journal l'Humanité devait être, dans notre esprit, payée grâce aux fonds provenant d’une souscription que nous nous proposions de lancer dans le public avec, naturellement, l’autorisation de la Kommandantur...»

M. Marcel Servin. N'est-ce pas la Gestapo qui devait payer le journal ?

M. Pierre de Chevigné. On ! Non, la Gestapo faisait de meilleurs placements ! (Rires au centre et à droite.)

M. Fernand Grenier. Elle misait par exemple sur le gaulliste Hardy.

M. Pierre de Chevigné. "En résumé, il est parfaitement exact que nous nous proposions, mes camarades Schrodt et Tréand, de faire reparaître dès demain, si la chose avait été possible, le journal l'Humanité.

« Sur demande (1). Je devais personnellement me charger de la rédaction générale du journal. Ma camarade Schrodt devait m'aider, sans attribution définie. M. Tréand devait s'occuper, lui aussi du journal d'une façon générale. Il est vraisemblable que le gérant eût été M. Schrodt mais nous n'avons même pas eu le temps de le consulter.

« Nous devions d’abord nous installer dans un petit bureau...».

Je passe, cela ne présente pas grand intérêt et ne change rien au fond de l'histoire.

Mais il y a par la suite quelques réponses assez suggestives. A une question : « Pouvez-vous justifier d'une autorisation quelconque des autorités militaires allemandes ? », Mme Ginollin répond : « Je vous ai exposé en toute sincérité les démarches que j'avais faites. Je n'ai aucune autorisation écrite. Je vous représente toutefois un lassez-passer qui m'a été délivré par le lieutenant Weber à qui j'ai eu affaire...»

M. Marcel Servin. Quand aurez-vous fini de calomnier le parti qui à verser son sang plus que tous les autres partis réunis ! (Applaudissements à l'extrême gauche. - Protestations à gauche, au centre et à droite.)

M. Pierre Villon. Vous êtes arrivés en France après la Libération. A vingt kilomètres derrière le front, vous ne pensiez qu'à dissoudre les états-majors FFI.
Voilà l'homme qui ose attaquer le parti communiste.

(Journal officiel n° 128 du 10 décembre 1947, page 5561)

(1) Le Journal officiel indique de manière erronée "Sur demande, je devais". Or, dans la déposition on peut lire "Sur demande. Je devais..." :
- "Sur demande." désignant une question du commissaire Lafont.
- "Je devais..." marquant le début de la réponse de Denise Ginollin.

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M. Marcel Servin. Quand on parlait de poubelles, tout à l'heure, on était trop modeste.

M. Robert Bruyneel. Est-ce vrai ou n'est-ce pas vrai ?

M. Marcel Servin. M. de Chevigné lui-même sait que ce n'est pas vrai.

M. Pierre de Chevigné. Je suppose que vous n'avez tout de même pas peur d'écouter ce que je dis ?

M. Marcel Servin. Moins peur que vous. Je constate simplement qu'il a fallu deux ans pour forger ces documents.

M. Arthur Ramette. On a mis deux ans pour fabriquer un faux.

M. Pierre de Chevigné. Sur une autre demande : « Vous n'ignorez pas que le journal l'Humanité a été suspendu. Pourquoi dès lors avez-vous tenté de le publier à nouveau ? », Mme Ginollin répond : « J’ai agi avec bonne foi. Je me suis adressée aux autorités allemandes parce que j’avais cru que c’était ce qu'il convenait de faire. Si j’avais cru qu il était nécessaire de m’adresser aux autorités françaises, je l’aurais fait aussi bien. (Rires à droite.) Je pensais que les décrets de suspension et de dissolution dont il vient d'être question ne recevaient plus d’application. »

Après lecture Mme Ginollin ajoute: « il est exact que l'Humanité devait paraître avec l’indication « organe central du parti communiste français »[»].

M. Georges Cogniot. Signé Jules Moch.

M. Arthur Ramette. Oh oui ! c'est « moche ». Les rédacteurs manquent d'imagination.

M. Pierre de Chevigné. Mme Ginollin a été encore interrogée le même jour. Son deuxième interrogatoire n’a pas grand intérêt et, au fond, confirme le premier.

M. Jacques Duclos. Vingt-deux, v'là les flics !

M. Pierre de Chevigné. J’indique simplement qu’interrogée sur les documents trouvés en sa possession quand elle fut arrêtée, Mme Ginollin déclara qu'ils lui avaient été remis par Tréand et qu’elle se proposait de les soumettre à la censure allemande pour publication dans le premier numéro imprimé de l’Humanité

Mme Madelaine Braun. Où étiez-vous donc pour savoir tout cela ?

M. Pierre de Chevigné. Voici la liste de ces documents: un feuillet « La cinquième colonne chante victoire », un exemplaire de l'Humanité clandestine du 19 juin, un article intitulé : « Les radotages de Gustave Hervé », enfin un tract ainsi libellé : « Assez de sang, assez de misère et de ruines ». Ce tract était probablement destiné à exalter l'esprit de la Résistance. (Applaudissements au centre, à droite et à gauche. - Exclamations à l'extrême gauche.)

M. Marcel Servin. Qui donc disait qu'il ne fallait pas tuer d'Allemands ? C'était quelqu'un que vous connaissez bien et qui parlait derrière son micro à Londres (Applaudissements à l'extrême gauche. - Protestations au centre et sur divers bancs à gauche et à droite.)
 
M. Pierre de Chevigné. J'ai également l'interrogatoire de M. Tréand [...].

(Journal officiel n° 128 du 10 décembre 1947, page 5562)

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Pour l'ensemble des interventions de Denise Ginollin et Pierre de Chevigné :
- Séance du 5 décembre 1947 : J.O. A.N. N° 126 du 6 décembre 1947, p. 5520
- Séance du 6 décembre 1947 : J.O. A.N. N° 127 du 7 décembre 1947, pp. 5535-5536
- Séance du 9 décembre 1947 : J.O. A.N. N° 128 du 10 décembre 1947, pp. 5560-5564
- Séance du 11 décembre 1947 : J.O. A.N. N° 129 du 12 décembre 1947, pp. 5622-5624

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