Demande de parution de l'Humanité sous censure allemande du 26 juin 1940 (Partie II)


Demande de parution de l'Humanité sous censure allemande du 26 juin 1940 (Partie II) 


Le 26 juin 1940, Otto Abetz reçoit à l'ambassade d'Allemagne deux membres du Comité central du Parti communiste français : Maurice Tréand et Jean Catelas.

Cette rencontre marque le début de la seconde négociation entre le Parti communiste et les autorités allemandes. Comme la première elle portera sur la reparution de l'Humanité. Toutefois, face au refus des Allemands de légaliser l'organe central du PCF, les communistes demanderont à partir du 4 juillet l'autorisation de reprendre la publication de l'autre quotidien communiste : le journal Ce Soir. Dans ces pourparlers qui prendront fin le 27 août seront aussi abordés les points suivants : libération des militants et élus communistes, reconnaissance des Comités populaires, rétablissement des municipalités communistes et enfin, le plus surprenant, constitution d'un gouvernement révolutionnaire avec la participation de communistes.

Portant principalement sur la reparution de l'Humanité, les discussions qui se déroulent entre le 26 juin et le 4 juillet 1940 ont pour cadre la lettre du 26 juin 1940 dans laquelle Maurice Tréand et Jean Catelas demandent officiellement aux autorités allemandes "l'autorisation de publier l'Humanité sous la forme dans laquelle elle se présentait à ses lecteurs avant son interdiction par Daladier au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique".


Première négociation

Du 18 au 20 juin 1940, le Parti communiste a mené avec les autorités allemandes des pourparlers portant sur la reparution de l'Humanité dont la publication avait été suspendue le 26 août 1939 en raison de son soutien au... Pacte germano-soviétique. Au terme de cette première négociation, qui a pris la forme de plusieurs rencontres entre une militante communiste, Denise Ginollin, et un officier de la Propaganda Staffel Frankreich, le lieutenant Weber, le Parti communiste a obtenu l'autorisation de faire paraître légalement son organe central. Le premier numéro de l'Humanité sous censure allemande n'a pas paru à cause de l'arrestation... par la police française, les 20 et 21 juin, d'un dirigeant et de trois militantes communistes qui devaient en assurer la publication : Maurice Tréand, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger.

Auditionnés le 21 juin par le commissaire Lafont, ils ont été incarcérés le lendemain sur décision du Juge d'instruction Pihier : Maurice Tréand à la prison de la Santé, les trois militantes communistes à la maison d'arrêt de la Petite Roquette.


Intervention d'Otto Abetz

Le 24 juin, l'avocat communiste de Maurice Tréand, Me Robert Foissin, sollicite l'intervention d'Otto Abetz par l'intermédiaire de son confrère Me André Picard, sympathisant d'extrême droite qui s'est mis au service de ce dernier.

Otto Abetz s'est installé le 15 juin 1940 à l'ambassade d'Allemagne en tant que représentant du ministère des Affaires étrangères auprès du Militärbefehlshaber in Frankreich (Commandant militaire en France). Sa mission est de conseiller politiquement les autorités militaires en vue de favoriser le rapprochement franco-allemand. Il sera nommé au rang d'ambassadeur en août 1940.

Robert Foissin s'étonne devant son confrère de "l'attitude singulière et contradictoire des autorités allemandes" (1). En effet explique-t-il ses camarades ont été arrêtés par la police française pour une tentative de reparution de l'Humanité alors que la Propaganda Staffel avait autorisé cette reparution.

En d'autres termes, soit ces arrestations ont été faites avec l'accord des Allemands et dans ce cas pourquoi négocier avec le PCF, soit ce n'est pas le cas et dans cette hypothèse la libération des militants communistes est totalement justifiée.

La démarche de l'avocat communiste est un succès comme il le relate dans une note du 7 novembre 1944 :

"Le 25 juin au matin, je revois Picard qui m'assure que mes camarades seront libérés dans la journée et me demande de leur proposer de venir le lendemain à l'ambassade pour expliquer les conditions dans lesquelles la censure les avait autorisés à tirer l'Humanité ainsi que les circonstances de leur arrestation et surtout pour reprendre le problème dans son ensemble. Je vais aussitôt à la Santé mettre Tréand au courant. De fait, dans la journée, sont libérés non seulement ces quatre militants mais encore tous ceux qui avaient été poursuivis ou condamnés depuis septembre 1939 pour avoir défendu le pacte germano-soviétique et qui se trouvaient détenus soient à Fresnes, soit à la Santé, soit à la Petite-Roquette." (2)

Maurice Tréand, Denise Ginollin, Jeanne Schrodt et Valentine Grunenberger sont donc libérés à la demande des autorités allemandes le 25 juin 1940. Ces libérations sont d'ailleurs attestées par les documents de l'administration pénitentiaire qui précisent qu'elles sont le fait de la puissance occupante. Cette première intervention des Allemands sur une procédure judiciaire en-cours s'est donc faite au profit du Parti communiste. Ajoutons que les Allemands ont aussi libérés des militants communistes qui avait été emprisonnés pendant la guerre pour avoir défendu la Paix avec l'Allemagne nazie au nom du Pacte germano-soviétique.

En contrepartie de son intervention, Otto Abetz souhaite rencontrer Maurice Tréand pour reprendre directement avec un responsable communiste les négociations concernant la reparution de l'Humanité. Le Parti communiste répondra favorablement à cette demande et c'est donc le lendemain que se tiendra la première rencontre entre des dirigeants communistes et un responsable allemand.

Responsable du Parti communiste clandestin, Jacques Duclos informera l'Internationale communiste de tous ces événements dans un long rapport daté du 30 juin 1940 et co-signé par Maurice Tréand :

Arrestation de Tréand et des trois militantes

"Ayant eu vent de la parution prochaine de l'Humanité, la police surveillait l'imprimerie Dangon et quand D.R. [Denise Reydet, nom de jeune fille de Denise Ginollin] se rendit à cette imprimerie avant d'aller à un rendez-vous avec Grégoire [pseudonyme de Maurice Tréand] elle fût prise en filature et lorsque plus tard elle rencontra ce dernier, ils furent immédiatement arrêtés ainsi qu'une autre camarade [Jeanne Schrodt] et, par la suite, une autre camarade [Valentine Grunenberger] qui avait été prévue pour s'occuper de l'Huma et s'était mise en rapport avec Dangon fût également arrêtée, c'était le 20 juin au soir [le 21 juin pour Grunenberger] et le 22 le « Matin » annonçait l’arrestation des camarades pour tentative de reconstitution d’un groupement dissous et tentative de distribution de tracts." (3)

Intervention des autorités allemandes

"Notre première réaction fût de considérer que la Kommandantur sans se mêler directement de l’affaire avait fait agir la préfecture de police, mais les événements ont montré par la suite que la situation était autre. Ce qui pour nous était extrêmement désagréable c’était l’arrestation de Grégoire d’une façon aussi stupide et aussitôt nous avons demandé à un avocat (Foissin) de s’occuper de l’affaire.
Après l’arrestation de Grégoire la préfecture de police mit en branle un juge d’instruction, des interrogatoires eurent lieu et tout s’engageait selon les conditions habituelles de la procédure contre les communistes, mais l’avocat intervint auprès des autorités allemandes en soulignant les démarches faites pour obtenir l'autorisation de faire paraître « l'Huma » et le 24 juin Grégoire ainsi que les trois camarades femmes qui avaient été arrêtées étaient mis en liberté [les libérations ont eu lieu le 25 juin]". (4)

Rencontre avec Abetz

"Un personnage bien connu, Abetz, avait entre temps été informé des démarches faites par l'Humanité et il fit demander par l'intermédiaire de Foissin une entrevue avec le camarade qui venait d'être libéré pour discuter de la question de l'Humanité; nous aurions préféré que Grégoire n'ait point à participer à une telle entrevue mais en raison des circonstances il était difficile de s'abstenir, aussi décidâmes nous qu'il verrait ce personnage en compagnie de Catelas, de la camarade D.R. et de Foissin". (5)


Rencontre du 26 juin 1940

Dans la matinée du 26 juin, Otto Abetz reçoit à l'ambassade d'Allemagne une délégation du Parti communiste composée de Maurice Tréand, membre du Comité central et responsable de la Commission des cadres, Jean Catelas, membre du Comité central et député, Denise Ginollin, militante communiste, et Robert Foissin, membre du Parti communiste et avocat de l'ambassade soviétique ainsi que de la représentation commerciale de l'URSS.

Trois documents permettent de connaître le contenu de cette première rencontre entre des dirigeants communistes et le représentant d'Hitler en France. 

Tout d'abord, une note du 7 novembre 1944 rédigée par l'un des participants, Robert Foissin :

"L'entretien porte essentiellement sur les impossibilités d'ordre politique d'une reparution de l'Humanité, sur la nécessité de choisir un autre titre, ainsi que sur le programme concret du Parti communiste. Mes camarades promettent de remettre un plan de travail et de propagande." (6) 

Ensuite, le rapport de Jacques Duclos du 30 juin 1940 :
 
"Abetz les reçut dans le jardin de l’ambassade d’Allemagne et leur tint des propos qui peuvent se résumer ainsi.
« Vous avez entendu parler de moi; on a dit beaucoup de choses sur mon compte mais la vérité est plus simple. J’ai tout simplement travaillé pour le rapprochement entre l’Allemagne et la France que je considère comme ma seconde patrie, etc » En passant, Abetz se lança dans une attaque a fond contre la police française contre les méthodes qu’elle emploie pour arracher des aveux, etc, puis il en vint a l’objet de la conversation à savoir la parution de l’Humanité s’exprimant comme suit :
« Il n’est pas possible de laisser publier « l’Humanité » comme organe communiste; il ne nous est pas possible de légaliser le Parti Communiste et lui seul » Il exposa ensuite les raisons de cette attitude.
« Vous comprenez, il y a plusieurs courants dans la politique allemande ; il y a les civils et les militaires qui ne voient pas les choses de la même manière; il y a aussi des courants favorables a l’Union Soviétique et les courants pro-italiens, pro-franquistes. Les militaires ne veulent pas qu’on fasse de politique; nous avons interdit la publication de « l’Emancipation Nationale » de Doriot. Et puis pensez un peu a ce que diraient Mussolini et Franco qui sont a droite par rapport a l’Allemagne, si « l’Humanité » paraissait comme organe communiste. »
Après quoi le personnage en question poursuivit ses explications sur le thème suivant. « La France traverse de grandes difficultés: il faut la relever or qui peut la relever ? C'est seulement le peuple et le peuple c’est vous. La bourgeoisie française bornée, vindicative, hostile aux contacts avec les soldats allemands est dépassée par les événements. Il faut que nous suscitions des initiatives que nous formions des comités et si vous allez partout vous aurez votre Parti partout ».
En conclusion de tout cela notre délégation n'avait pas de réponse définitive concernant la parution de « l’Humanité », la question devant être encore examinée et avant de quitter nos camarades Abetz leur dit quelques mots sur la profonde impression faite par le camarade Staline à son patron Ribbentrop lors de ses voyages a Moscou. (7)

Enfin, une lettre du 2 juillet 1940 rédigée par Jacques Duclos à l'attention d'Eugen Fried qui dirige à Bruxelles l'antenne de l'Internationale communiste chargée de contrôler les Partis communistes d'Europe occidentale et notamment le PCF :

"Abetz a dit toutes les raisons qui s’opposent a la parution de l’Huma, organe du PC, assurant que nous sommes les seuls a avoir une influence de masse, insistant sur la nécessite de ne pas faire de politique et aucune réponse définitive n’a encore été donnée." (8)

Dans cette rencontre du 26 juin, Otto Abetz définit clairement le champ d'action des communistes.

Il leur est interdit toute activité politique. C'est pour cette raison que ni le Parti communiste ni son son organe central, l'Humanité, ne peuvent être légalisés. L'autorisation accordée le 20 juin par le lieutenant Weber n'est donc plus valide.

A l'inverse, ils sont encouragés à former des comités populaires avec deux objectif précis : 

- assurer le relèvement de la France autrement dit la remise en marche de l'économie française. Signalons que deux chapitres de l'Appel au "Peuple de France" de juillet 1940 sont intitulés "Qui donc peut relever la France ?" (la réponse étant le Parti communiste) et "La France au travail".

- garantir la paix sociale autrement dit s'opposer à tout mouvement de contestation de la population fondé sur la présence allemande, les difficultés de ravitaillement ou le chômage. Le contre-exemple étant "La bourgeoisie française bornée, vindicative, hostile aux contacts avec les soldats allemands". Signalons que plusieurs numéros de l'Humanité (n° 59 du 4 juillet 1940, n° 61 du 13 juillet 1940, n° 65 du 27 juillet 1940) appelleront à  fraterniser avec les soldats allemands.

On précisera que les comités populaires sont des structures crées clandestinement par le PCF à partir de juillet 1940 avec des finalités particulières. Ce sont notamment les comité populaires d'entreprise, appelés aussi comités populaires d'usine, qui rassemblent les personnels d'une entreprise en vue d'assumer deux fonctions : ravitailler en vivre les familles du personnel et remettre l'entreprise en activité. Ou encore les comités populaires d'entr'aide et de solidarité qui visent à organiser à l'échelle locale le ravitaillement des populations.

Pour réaliser ces deux objectifs un quotidien communiste serait même autorisé à la condition toutefois de changer titre.

C'est dans ce cadre que Tréand et Catelas s'engagent à remettre un "plan de travail et de propagande".

Cet engagement se concrétise le jour même avec la rédaction d'une lettre dans laquelle les deux dirigeants communistes demandent officiellement aux autorités allemande "l'autorisation de publier l'Humanité sous la forme dans laquelle elle se présentait à ses lecteurs avant son interdiction par Daladier au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique".

Les communistes espèrent que l'argumentaire développé dans cette demande sera susceptible de convaincre les autorités allemandes de changer leur position.

Cette démarche, qui témoigne de la détermination des communistes à obtenir la légalisation de l'Humanité avec de surcroît le maintien de la mention "organe central du Parti communiste français", est conforme à la ligne fixée par Jacques Duclos comme le prouve son rapport du 30 juin 1940 :

"Nous pensons qu’il est juste de faire de gros efforts pour essayer d'obtenir le droit de faire paraitre « l'Huma » dont le succès serait considérable mais nous sommes fermement décidés a ne pas nous laisser influencer étant bien entendu que si « l’Humanité » peut paraitre légalement elle défendra notre politique." (9)


Demande de parution de l'Humanité
 sous censure allemande

Malgré les réserves formulées par Abetz, Tréand et Catelas préparent dans l'après-midi du 26 juin 1940 une lettre dans laquelle ils demandent formellement aux Allemands l'autorisation de publier l'Humanité. 

Pour convaincre les autorités allemandes de répondre favorablement à leur demande les deux dirigeants communistes rappellent que les communistes se sont engagés dès septembre 1939 en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie et ce au péril de leur vie :

"Laissez-nous vous rappeler tout d'abord que nous, communistes, décidés à rester communistes devant la guillotine ou le poteau d'exécution nous avons été seuls à nous dresser contre la guerre, à demander la paix à une heure où il y avait quelque danger à le faire."

Ils soulignent ensuite que l'Humanité, interdite par le Gouvernement Daladier en raison de son soutien au Pacte germano-soviétique, a toute légitimité pour reparaître contrairement aux journaux autorisés par les Allemands comme Le Matin ou Paris Soir qui pendant toute la durée de la guerre ont diffusé les mensonges de la propagande belliciste :

"Ces hommes, chacun le sait, ce sont les communistes et quand, par exemple, des journaux comme le Matin ou Paris-soir qui se sont rendus célèbres par leurs mensonges, viennent maintenant parler au peuple, qui donc pourrait avoir confiance en eux. Il y a un journal qui est capable d'inspirer confiance au peuple parce qu'il a été interdit par le Gouvernement de fauteurs de guerre. Ce journal c'est  l'Humanité, bien connu comme organe central du Parti communiste français."

Cet argumentaire sera repris dans le tract "Les bourreurs de crâne au pilori" distribué en juillet 1940 ou encore dans l'article "Ceux qui ont le droit de parler" publié dans l'Humanité clandestine n° 58 du 1er juillet 1940.

Point central de leur demande, Maurice Tréand et Jean Catelas définissent la ligne éditoriale de l'Humanité légale.

En matière de politique étrangère, les deux dirigeants communistes prennent les engagements suivants :

"L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de dénoncer les agissements des agents de l'impérialisme britannique qui veulent entraîner les colonises françaises dans la guerre.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de poursuivre une politique de pacification européenne et de défendre la conclusion d'un pacte d'amitié franco-soviétique qui serait le complément du pacte germano-soviétique et ainsi créerait les conditions d'une paix durable".

Autorisée, l'Humanité se fixerait pour objectifs de condamner l'impérialisme britannique, de dénoncer le Général de Gaulle et ses Appels à la Résistance et enfin de défendre la Paix avec l'Allemagne nazie !!!

Sur les engagements de politique intérieure on retiendra ces deux points qui sont conformes aux exigences d'Abetz :

"L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de défendre le peuple en stimulant la constitution de comités populaires de défense et d'entraide pour secourir les victimes militaires et civiles de la guerre, pour organiser le rapatriement et le logement des évacués, pour déterminer d'un bout à l'autre du pays un vaste mouvement de solidarité en faveur des couches les plus éprouvées de la population.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche d'œuvrer au redressement économique du pays en exaltant la mission créatrice des travailleurs, en s'efforçant de développer l'effort de production dans tous les domaines, tant dans l'agriculture que dans l'industrie."

C'est donc en développant une ligne anglophobe, anti-gaulliste et pro-nazie que "le journal l'Humanité peut rendre d'inestimables services au peuple".

En outre, les auteurs de la demande formulent en forme de post-scriptum deux revendications supplémentaires :

"P.S. Afin que l'Humanité puisse remplir sa tâche de défenseur et conseiller du peuple il faut :
1) Que soient libérés les militants communistes emprisonnés ou internés dans des camps de concentration.
2) Que soient rétablis dans leurs fonctions et droits de représentants du peuple tous les élus arbitrairement déchus de leur mandat et qui ont, envers et contre tous, défendu le pacte germano-soviétique (sénateurs, députés, maires, conseillers généraux, conseillers d'arrondissement, conseillers municipaux)."

La première revendication porte sur la libération des militants et élus communistes qui ont été condamnés par les tribunaux de la République entre septembre 1939 et juin 1940 en raison de leur engagement en faveur de la Paix avec l'Allemagne nazie ainsi que de ceux qui ont été internés administrativement dans les Centres de séjour surveillés en application du décret-loi du 18 novembre 1939 relatif aux mesures à prendre à l'égard des individus dangereux pour la défense nationale.

La seconde porte sur l'abrogation de la loi du 20 janvier 1940 qui a déchu de leur mandat tous les élus communistes qui n'avaient pas rompu publiquement avec le PCF. Cette loi a été votée à la suite du refus de quatre députés communistes permissionnaires de se lever à la séance du 9 janvier 1940 alors que la Chambre rendait hommage aux armées de la République engagées contre l'Allemagne nazie.

Signée par deux membres du Comité central, la Demande de parution de l'Humanité sous censure allemande illustre parfaitement la position pacifiste, anglophobe et anti-républicaine du Parti communiste ainsi que sa volonté de collaborer avec la puissance occupante. Ce constat est d'autant plus fondé que l'auteur de ce texte est en réalité Jacques Duclos

En effet, le responsable du Parti communiste clandestin ébauche dans son rapport du 30 juin 1940  un programme revendicatif identique dans ses termes à celui contenu dans la lettre du 26 juin 1940 :

"Politique Extérieure
Maintien de l'armistice et répression énergique de toute action tendant à entraîner à nouveau le peuple français dans la guerre.
Soutien des peuples coloniaux dans la lutte pour leurs revendications et leur indépendance
Conclusion d'un pacte d'amitié avec l'URSS qui compléterait le pacte germano-soviétique et constituerait un important facteur de pacification européenne". (10)

Signalons qu'à la séance du 4 juillet 1946 de l'Assemblée nationale constituante, le député Etienne Frédéric-Dupont lira des extraits de la lettre du 26 juin 1940 pour démontrer la collusion du PCF avec les autorités allemandes et que le député Jacques Duclos, auteur de cette lettre, prendra la parole pour affirmer que ce document est un "faux", le fruit d'une "machination de la Gestapo" qui visait à "porter atteinte à l'honneur" de Jean Catelas !!!


Lettre d'Otto Abetz

Le 27 juin, Robert Foissin se rend à l'ambassade d'Allemagne pour remettre personnellement à Otto Abetz la lettre de ses camarades demandant officiellement la reparution de l'Humanité.

Ce dernier la transmet le lendemain au Dr Harald Turner, Chef des Verwaltungsstabes beim Militärbefehlshaber Paris (Chef de l'Etat-Major administratif du Commandant militaire de Paris), accompagnée d'une lettre dans laquelle on peut notamment lire :

"Je vous envoie ci-joint la copie d'une lettre [Lettre du 26 juin 1940] arrivée hier, dans laquelle trois représentants du Bureau central du parti communiste français exposent les motifs et le programme d'une reparution de l'Humanité et plaident pour la libération des communistes incarcérés par le gouvernement français ainsi que pour la réinstallation des fonctionnaires communistes déposés au début de la guerre. 
La lettre est de Maurice Tréand et Jean Catelas et a été apportée personnellement par Robert Foissin. [...]
Les trois personnes nommées ne m'ont pas donné l'impression que l'on pourrait les amener à s'écarter de leur doctrine.
Par contre elles paraissent susceptibles de nous rendre d'utiles services dans le cadre d'un accord clair pour remettre en marche l'économie française et rétablir une situation sociale plus saine. [...]
Foissin, Tréand et Catelas demandent une entrevue avec la personnalité compétente de l'Administration militaire." (11)

Dans cette lettre du 28 juin 1940, Otto Abetz résume les revendications du Parti communiste : reparution de l'Humanité, libération des militants communistes et retour dans leurs municipalités des élus communistes déchus de leur mandat. Il met ensuite en évidence l'intérêt pour les autorités allemandes d'un accord avec les communistes : reprise de l'activité économique et garantie de la paix sociale. Enfin, il indique que les trois délégués du Parti communiste souhaitent rencontrer un responsable allemand afin de finaliser un accord.

On précisera que la mention "fonctionnaires communistes" désigne en fait les élus municipaux du Parti communiste qui ont été suspendus de leur mandat au début de la guerre en vertu du décret-loi du 26 septembre 1939 avant d'en être déchu à la suite du vote de la loi du 20 janvier 1940.


L'Humanité du soir et Ce soir

Dès le 28 juin, Robert Foissin sollicite Otto Abetz pour connaître la réponse des autorités militaires. Ce dernier lui indique qu'aucune décision n'a encore été prise.

A la date du 30 juin, la situation n'a pas évolué comme l'écrit Jacques Duclos dans son rapport à l'IC :

"Aujourd’hui 30 juin les choses continuent à traîner en longueur; il n’y a pas de réponse encore qu’on nous ait dit que le général commandant la Région militaire de Paris est opposé à la parution de notre journal". (12)

C'est aussi le 30 juin que paraît le premier numéro d'un nouveau quotidien du matin : La France au Travail. Lancé par les Allemands, ce journal dirigé par André Picard vise avec un contenu anti-capitaliste le même public que la presse communiste. Il se caractérise aussi par son discours antisémite.

Le titre de ce journal pro-nazi sera une source d'inspiration pour les communistes puisque l'Humanité n° 58 du 1er juillet 1940 publiera un texte intitulé "Pour remettre la France au travail", que l'organe central du PCF récidivera dans le n° 60 du 7 juillet 1940 avec l'article "La France au travail" et que l'Appel dit du 10 juillet 1940, tract pacifiste présenté par l'historiographie communiste comme un appel à la Résistance, sera composé d'un paragraphe titré "La France au travail".

En raison de la parution de La France au Travail les autorités allemandes ajoutent une seconde condition pour autoriser un quotidien communiste : une parution le soir. Rappelons la première : un changement de titre.

Le 3 juillet, dans une tentative de compromis, Robert Foissin informe André Picard que le Parti communiste accepte de faire paraître l'Humanité le soir sous le titre l'Humanité du soir. Il lui confirme cette proposition dans une lettre datée du 4 juillet 1940 :

"J'ai mené de longues négociations avec mes camarades qui ont tout d'abord maintenu le titre l'Humanité et la la parution le matin, pour des raisons sérieuses qu'il est inutile de te rappeler. Puis prenant en considération l'aggravation rapide de la situation politique et économique du pays, la nécessité de pouvoir publiquement orienter les masses vers une œuvre immédiatement constructive, l'urgence de les détourner d'actions anarchiques et de provocations policières, trotskistes ou politiciennes, que la presse clandestine est toujours incapable de ruiner dans l’œuf, en les dénonçant au grand jour par la voie de presse, mes camarades ont accepté et de paraître le soir et de modifier le titre du journal ainsi : l'Humanité du soir. Je t'ai transmis ces décision dès hier matin. [...]
Tu m'as loyalement mis au courant des manœuvres qui cherchent à étouffer la voix du seul parti qui a su définitivement tuer la haine entre les masses françaises et le peuple allemand, qui est capable de faire accepter la paix sans idée de revanche chauvine. [...]
Conformément à la demande de l'ambassade, j'ai remis le 27 juin une lettre de deux membres du Comité central du Parti communiste français. Je te prie de bien vouloir insister pour qu'une réponse quelle qu'elle soit, y soit donnée. Nous restons, évidemment, mes camarades et moi, prêts à discuter mais la situation générale impose une réponse immédiate. (13)

Dans cette lettre, Robert Foissin souligne l'urgence de légaliser "l'Humanité du soir" afin de pouvoir "orienter les masses vers une œuvre immédiatement constructive" et "les détourner d'actions anarchiques et de provocations policières, trotskistes ou politiciennes". Autrement dit relancer l'activité économique et garantir la paix sociale.

On notera aussi que Robert Foissin célèbre avec ferveur le pacifisme des communistes en affirmant que le Parti communiste est le "seul parti qui a su définitivement tuer la haine entre les masses françaises et le peuple allemand, qui est capable de faire accepter la paix sans idée de revanche chauvine."

Le 4 juillet, Otto Abetz reçoit à l'ambassade d'Allemagne Robert Foissin pour lui renouveler le refus des autorités allemandes d'autoriser la parution de l'Humanité même dans une formule du soir. L'avocat communiste lui répond que, dans ce cas, les dirigeants de son Parti acceptent de changer de titre et demandent l'autorisation de reprendre la publication toujours le soir de l'autre quotidien communiste : le journal Ce Soir.

Dans le but d'obtenir une tribune légale même limitée puisque soumise à la censure de l'occupant, le Parti communiste a donc accepté les deux conditions posées par les autorités allemandes : un changement de titre et une parution le soir.

Les négociations qui désormais porteront sur la reparution du journal Ce Soir se dérouleront jusqu'au 27 août 1940 avec notamment deux nouvelles rencontres entre des dirigeants communistes et des responsables allemands.


Approbation de l'Internationale communiste

Le Parti communiste s'est engagé le 18 juin 1940 dans des négociations avec les autorités allemandes sur la base de consignes orales d'Eugen Fried qui ont été confirmées par une Directive de l'IC du 22 juin 1940 dans laquelle on peut lire : "Utilisez moindre possibilité favorable pour faire sortir journaux syndicaux, locaux, éventuellement l'Humanité." (14).

Transmise à Bruxelles à Eugen Fried dans un télégramme du 22 juin 1940 signé par Georgi Dimitov, secrétaire général de l'IC, et Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, cette Directive est reçue par Jacques Duclos au début du mois suivant comme l'atteste son rapport du 3 juillet 1940 : "Nous venons de recevoir vos indications avec lesquelles nous sommes entièrement d'accord". (15)

Au vu de ces éléments, on peut affirmer qu'il y a un accord clair entre Jacques Duclos (direction parisienne du PCF), Maurice Thorez (direction moscovite du PCF) et Georgi Dimitrov (direction de l'IC) pour que le Parti communiste engage des négociations avec les autorités allemandes en vue d'obtenir la reparution de l'Humanité.

Ajoutons que sur la base notamment des rapports de Jacques Duclos du 30 juin, 3 juillet et 6 juillet 1940, l'Internationale communiste adressera un satisfecit à la direction parisienne du Parti communiste dans un télégramme du 20 juillet 1940 signé par Georges Dimitrov et Maurice Thorez : 

"Reçu vos matériaux jusqu'au six juillet. Considérons juste ligne générale.
Indispensable redoubler vigilance contre manœuvres des occupants. Etait juste entreprendre démarches pour obtenir presse légale, mais entrevue avec Abetz faute, car danger compromettre parti et dirigeants." (16)

Dans ce télégramme, l'IC approuve clairement les contacts du Parti communiste avec les autorités allemandes : "Etait juste entreprendre démarches pour obtenir presse légale". Sont donc validées par Moscou la première négociation entre Denise Ginollin et le lieutenant Weber ainsi que la seconde qui a débuté le 26 juin 1940. La seule critique ("faute") porte sur l'entrevue que Maurice Tréand et Jean Catelas ont eue avec Otto Abetz.

Il y a donc encore une fois un accord clair entre Jacques Duclos, Maurice Thorez et Georges Dimitrov pour obtenir des autorités allemandes la légalisation d'un journal communiste à la condition toutefois que les dirigeants du Parti ne soient pas directement engagés.


Négociations pour la reparution de Ce Soir (Partie III)


(1)  Francis Crémieux, Jacques Estager, Sur le Parti 1939-1940, 1983, p. 353. (Note de Me Foissin du 7 novembre 1944).
(2) Ibid., p. 354.
(3) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, p. 195.
(4) Ibid. pp. 195-196
(5) Ibid. p. 196.
(6) Francis Crémieux, Jacques Estager, op. cit., p. 354.
(7) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, p. 196.
(8) Ibid. p. 205.
(9) Ibid. p. 197.(10) Ibid. p. 198.
(11) Francis Crémieux, Jacques Estager, op. cit., p. 288
(12) Ibid. p. 198.
(13) Francis Crémieux, Jacques Estager, op. cit., pp. 297-298.
(14) Cahiers d'histoire de l'I.R.M, n° 52-53, 1993, p. 186.
(15) Ibid. p. 209.
(16) B.Bayerlein, M. Narinski, B. Studer, S. Wolikow, Moscou, Paris, Berlin. Télégrammes chiffrés du Komintern, 1939-1941, 2003, p. 265.


Document 1 :

Demande de parution de l'Humanité
sous censure allemande du 26 juin 1940


Paris, le 26 juin 1940

Monsieur,

Comme suite à la conversation que nous avons eue ce matin, nous tenons à vous préciser les préoccupations qui sont nôtres dans les moments difficiles que traverse notre pays.

Laissez-nous vous rappeler tout d'abord que nous, communistes, décidés à rester communistes devant la guillotine ou le poteau d'exécution nous avons été seuls à nous dresser contre la guerre, à demander la paix à une heure où il y avait quelque danger à le faire.

Si on nous avait écoutés dans les milieux dirigeants français notre pays ne connaîtrait pas les difficultés qu'il connaît aujourd'hui. La France n'aurait pas connu la guerre. Mais au lieu de nous écouter on a jeté nos militants en prison, on s'est livré contre nous aux pires persécutions.

Et aujourd'hui, les conséquences de cette politique sautent aux yeux; des milliers et des milliers d'évacués errent sur les routes de France, de nombreuses populations sont insuffisamment ravitaillé(e)s, la misère fait tâche d'huile et s'étend sur le territoire de la France.

Dans une situation aussi pénible le peuple de France en est à se demander quel malheur terrible s'est abattu sur sa tête. Il pense que désormais quelque chose doit changer et qu'il faut mettre un terme aux agissements criminels des fauteurs et profiteurs de guerre. Il attend des directives émanant d'hommes qui ne lui ont pas menti, d'hommes qui n'ont pas hésité à braver la prison et le poteau d'exécution pour lui clamer la vérité.

Ces hommes, chacun le sait, ce sont les communistes et quand, par exemple, des journaux comme le Matin  ou  Paris-soir qui se sont rendus célèbres par leurs mensonges, viennent maintenant parler au peuple, qui donc pourrait avoir confiance en eux. Il y a un journal qui est capable d'inspirer confiance au peuple parce qu'il a été interdit par le Gouvernement de fauteurs de guerre. Ce journal c'est  l'Humanité, bien connu comme organe central du Parti communiste français.

Daladier avait songé à utiliser le titre de ce journal pour essayer de tromper le peuple mais il s'est rendu compte que l'influence de ce journal tenait non pas seulement à son titre mais à sa qualité de journal communiste et aussi à la personnalité de ses rédacteurs.

C'est pourquoi nous pensons que dans les circonstances actuelles le journal l'Humanité peut rendre d'inestimables services au peuple à condition qu'on n'essaye pas de dissimuler son véritable caractère faute de quoi il apparaîtrait comme une contrefaçon sans aucune espèce d'intérêt.

Nous demandons donc l'autorisation de publier l'Humanité sous la forme dans laquelle elle se présentait à ses lecteurs avant son interdiction par Daladier au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de défendre le peuple en stimulant la constitution de comités populaires de défense et d'entraide pour secourir les victimes militaires et civiles de la guerre, pour organiser le rapatriement et le logement des évacués, pour déterminer d'un bout à l'autre du pays un vaste mouvement de solidarité en faveur des couches les plus éprouvées de la population.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche d'œuvrer au redressement économique du pays en exaltant la mission créatrice des travailleurs, en s'efforçant de développer l'effort de production dans tous les domaines, tant dans l'agriculture que dans l'industrie.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de stimuler l'œuvre indispensable de reconstruction du pays en préconisant des mesures à prendre contre les gros possédants, en combattant l'égoïsme capitaliste responsable de la catastrophe qui s'est abattue sur la France.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de défendre l'avenir de la France en poursuivant une politique de protection de la maternité et de l'enfance et en développant l'éducation physique.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche d'être au service du peuple et de dénoncer les responsables de la situation actuelle de la France.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de dénoncer les agissements des agents de l'impérialisme britannique qui veulent entraîner  les colonies françaises dans la guerre et d'appeler les peuples coloniaux à  lutter pour leur indépendance contre leurs oppresseurs impérialistes.

L'Humanité, publiée par nous, se fixerait pour tâche de poursuivre une  politique de pacification européenne et de défendre la conclusion d'un pacte d'amitié franco-soviétique qui serait le complément du pacte  germano-soviétique et ainsi créerait les conditions d'une paix durable.

Nous pensons que dans ces conditions l'Humanité pourrait paraître et  jouer dans le pays son rôle de rassembleur et de galvanisateur des masses  populaires, rôle que nul autre journal ne peut jouer et en restant nous-mêmes, c'est-à-dire les défenseurs du peuple, nous sommes prêts à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour servir la cause du peuple de France.

Veuillez agréer, nos salutations.

P.S. Afin que l'Humanité puisse remplir sa tâche de défenseur et conseiller du peuple il faut :
1) Que soient libérés les militants communistes emprisonnés ou internés dans des camps de concentration.
2) Que soient rétablis dans leurs fonctions et droits de représentants du peuple tous les élus arbitrairement déchus de leur mandat et qui ont, envers et contre tous, défendu le pacte germano-soviétique (sénateurs, députés, maires, conseillers généraux, conseillers d'arrondissement, conseillers municipaux).


                  CATELAS Jean                                                         TREAND Maurice
                du Comité central                                                        du Comité central
        du Parti communiste français                                       du Parti communiste français


Publié en 1980, l'article de D. Peschanski intitulé "La demande de parution légale de « l'Humanité » (17 juin 1940 - 27 juin 1940)" est considéré comme un texte de référence sur le sujet controversé des négociations que le Parti communiste a menées au cours de l'été 1940 avec les autorités allemandes en vue d'obtenir la reparution de l'Humanité .

On fera toutefois les remarques suivantes :

1) la première négociation (18 - 20 juin 1940)
L'auteur ne fait aucune référence aux dépositions datées du 21 juin 1940 de M. Tréand, D Ginollin, V. Grunenberger, J. Schrodt, et M. Dangon. Or, ces dépositions permettent de reconstituer en grande partie le déroulé de cette première négociation. Il ne mentionne pas non plus l'Humanité du mercredi 19 juin 1940 qui présente la particularité de reproduire un extrait du Communiqué officiel allemand paru la veille dans la presse autorisée. On pourra lire ces documents dans le Journal Secret de Raymond Tournoux publié en 1975.

2) la seconde négociation (26 juin - 27 août 1940)
A/ L'auteur estime que la Demande de parution de l'Humanité sous censure allemande ne constitue pas un acte de collaboration, pas même une compromission alors que dans ce texte le Parti communiste s'engage en matière de politique étrangère sur les points suivants : condamnation de l'Angleterre, dénonciation du Général de Gaulle et Paix avec l'Allemagne nazie !!!.

B/ L'auteur fait le constat suivant : "si l'on compare les axes de politiques qui serait défendue par le journal et le contenu des Humanités clandestines de l'été, on retrouve des similitudes [...] mais aussi la même absence : les Allemands. La lettre du 26 juin ajoute la dénonciation unilatérale des impérialistes britannique et la participation « à la politique de pacification européenne »".

Tout d'abord ce n'est pas l'Allemagne qui est absente et de la lettre du 26 juin 1940 et des Humanités clandestines de l'été 1940 mais la critique de l'Allemagne. On peut en effet affirmer sans se tromper que le mot paix qui est qui est mentionnée 2 fois dans la lettre et constamment utilisé dans les Humanités clandestines de l'été 1940 signifie la paix avec l'Allemagne.

Ensuite, "la dénonciation unilatérales des impérialistes britanniques" n'est pas absente des Humanités clandestines de l'été 40 :

PAS POUR L'ANGLETERRE
Le Général de Gaulle et autres agents de la finance anglaise voudraient faire battre les Français pour la City et ils s'efforcent d'entraîner les peuples coloniaux dans la guerre.
Les Français répondent le mot de Cambronne à ces Messieurs; quant aux peuples coloniaux ils pourraient bien profiter des difficultés que connaissent leurs oppresseurs pour se libérer. VIVE L'INDEPENDANCE DES PEUPLES COLONIAUX.
(L'Humanité n° 58 du 1 juillet 1940)

Même oubli en ce qui concerne "la  participation « à la politique de  pacification  européenne »" :

LE PEUPLE DE FRANCE VEUT LA PAIX.
Il demande d'énergiques mesures contre tous ceux, qui par ordre de l'Angleterre impérialiste, voudraient entraîner à nouveau les français dans la guerre.
Il demande la conclusion d'un pacte d'amitié franco-soviétique qui compléterait le pacte germano-soviétique et serait la garantie de la paix en Europe.
Il demande la conclusion d'un accord commercial avec l'URSS en vue d'aider notre pays à surmonter ses difficultés de ravitaillement.
(L'Humanité n° 59 du 4 juillet 1940)

C/ L'auteur indique que les négociations entre les allemands et le PCF étaient susceptibles d'aboutir à un "compromis potentiel" dont il fixe les termes comme suit :
- pour les allemands : "engagement d'empêcher toute arrestation tant que les pourparlers continuent".
- pour le PCF : "une inflexion de sa propagande et de son action".

Si tel était l'enjeu de ces négociations, il n'était pas nécessaire de les entamer. Pour démontrer la compromission et même la collaboration du PCF, on reprendra la lettre d'Otto Abetz qui résume parfaitement les objectifs des deux parties : 
- pour les allemands : "reprise de l'activité économique et garantie de la paix sociale".
- pour le PCF : "les trois représentants du Bureau central du parti communiste français exposent les motifs et le programme d'une reparution de l'Humanité et plaident pour la libération des communistes incarcérés par le gouvernement français ainsi que pour la réinstallation des fonctionnaires communistes déposés au début de la guerre."

D/ L'auteur affirme que "Les Allemands sont quasiment absents, quant à eux, des Humanités clandestines des mois de juillet et août 1940" tout en citant plusieurs numéros de l'Humanité qui appelait à l'été 40 à fraterniser avec les allemands !!!  

Ajoutons que lorsque l'Humanité plaide pour la paix ou fait l'apologie du pacte germano-soviétique, elle fait une référence implicite à l'Allemagne.

Sur le point particulier des appels a fraterniser avec les soldats allemands, l'auteur évoque cet article :

UNE CONVERSATION AVEC UN SOLDAT ALLEMAND
Nous avons eu l'occasion d'entendre une conversation entre un travailleur parisien et un soldat allemand. L'ouvrier parisien disait : "Nous sommes les ennemis des capitalistes français et les amis de tous les peuples, allemand, italien, anglais etc... ainsi que des peuples coloniaux. Quand les impérialistes français occupèrent la Rhur, les travailleurs français, derrière le Parti Communiste combattirent l'occupation, car nous savions qu'un peuple qui en opprime un autre ne peut être libre. Les impérialistes français ont voulu la guerre, mais des milliers d'ouvriers ont lutté pour la paix et sont emprisonnés.
Cà, c'est la vraie France, France de la liberté et de l'indépendance des peuples.
(L'Humanité n° 65 du 27 juillet 1940)

en ces termes : "le travailleur parisien, évoqué dans le n° 65 du 27 juillet, essaie de dire au soldat allemand qu'un peuple qui en opprime un autre n'est pas un peuple libre; allusion sans doute à l'impérialisme allemand même si dans ce passage c'est l'impérialisme français qui est visé. Ce sera la dernière fois en tout cas que le Parti appellera à cette fraternisation".

Un appel à fraterniser avec les soldats allemands devient une condamnation de l'impérialisme allemand !!!

Quant à l'affirmation qu'il s'agit du dernier texte appelant à fraterniser avec les soldats, on peut dire qu'elle ne correspond pas à la vérité.

On pourrait citer La Vie du Parti n° 2 du 1er trimestre 1941 :
"Si on ajoute à cela la fusillade d'étudiants parisiens le 11 novembre et l'exécution de Français coupables soi-disant de s'être livrés à des actes de violence contre les membres de l'armée allemande, sans qu'on sache si ces hommes avaient tout simplement riposté à une gifle par un coupe de poing, on comprend aisément la nature des sentiments qui animent les masses populaires de France, sentiments que les capitalistes partisans de l'Angleterre voudraient orientés dans le sens du chauvinisme et que nous devons orienter, nous communistes, dans le sens de la fraternité avec le peuple allemand que nous ne confondons pas avec les maîtres du moment."

Toutefois le texte le plus intéressant reste le programme de gouvernement publié par le Parti communiste en février 1941 sous le titre "Pour le salut du Peuple de France" qui propose en politique étrangère la mesure suivante :
"Etablissement de rapports fraternels entre le peuple français et le peuple allemand en rappelant l'action menée par les communistes et par le peuple français contre le traité de Versailles, contre l'occupation du bassin de la Rhur, contre l'oppression d'un peuple contre un autre peuple."


Document 2 :

Intervention de Jacques Duclos 
 à la séance du 4 juillet 1946
de l'Assemblée nationale constituante

M. Jacques Duclos. Tout à l'heure, M. Frédéric-Dupont, sortant un peu du sujet qui nous préoccupe et qui a trait à une affaire de commerce avec l'ennemi, a donné lecture d'un certain nombre de documents. Nous aurons sans doute l'occasion de parler de ces documents dans de prochains débats et nous ferons toute la lumière sur les problèmes qui ont été soulevés dans un but évident de diversion. Cependant, sans attendre davantage, je veux me permettre de dire quelques mots au sujet de l'un d'eux.
Il s'agit de ce document [NdB : la Demande de parution de l'Humanité du 26 juin 1940] qui traîne depuis quelque temps dans les colonnes de l'Epoque, le journal bien connu des trusts. Ce document tend à faire la démonstration qu'au mois de juin 1940, le comité central du parti communiste français aurait demandé l'autorisation de faire paraître l'Humanité. Permettez-moi de vous dire que c'est là une machination de la Gestapo. (Rires et exclamations à droite. — Applaudissements à l'extrême gauche).
Qu'il me soit permis de dire que M. Frédéric-Dupont n'a pas parlé des deux signataires présumés, d'après la Gestapo, de cette fameuse lettre. L'un de ces deux prétendus signataires était un de nos anciens collègues de la Chambre élue en 1936, M. Jean Catelas, député d'Amiens, décoré quatre fois sur le front, à Verdun, au cours de la guerre 1911-1918. Catelas avait été un des députés persécutés en 1939-1940. Il fut arrêté et condamné par les tribunaux de Vichy et, un matin de septembre 1941, il était guillotiné dans la cour de la prison de la Santé. Il n'y avait pas de préfet de police pour l'aider à s'enfuir. (Vifs applaudissements à l'extrême gauche )
Quand la Gestapo a lancé ce faux, elle voulait porter atteinte à l'honneur de cet homme qui est mort en brave, qui est mort en héros.
Aussi permettez-moi de dire à l'Assemblée comment est mort Jean Catelas, député communiste d'Amiens. Après avoir été condamné à mort par la justice de Vichy, Jean Catelas fut guillotiné avec deux autres de ses compagnons, un jeune architecte de 22 ans, Jacques Voog, et un ouvrier métallurgiste, Adolphe Guyot, un matin de septembre 1941. Jean Catelas, exécuté le dernier, vit tomber la tête de ses deux camarades dans la cour de la prison de la Santé, tandis qu'un détachement de SS était venu assister à l'exécution de trois communistes.
Ces SS. étaient les mêmes qui, le jour où l'on fusillait des communistes à Chàteaubriant, disaient « Communistes, pas Français ! », comme si les Boches étaient habilités à délivrer des. certificats de patriotisme français. (Applaudissements à l'extrême gauche.)
Jean Catelas, dont le nom figure sur ce faux de la Gestapo...

A droite. Cela est en dehors de la question.

Jacques Duclos. ... que M. Frédéric-Dupont a lu à l'Assemblée est mort en héros, en criant : « Vive la France !» et : « Vive le parti communiste français ! » et c'est le couperet de la guillotine qui arrêta la Marseillaise sur ses lèvres ! (Applaudissements à l'extrême gauche.)
Permettez-moi de vous dire...

M. André Mutter. Parlez-nous de l'affiche de Cachin.

M. Jacques Duclos. ...que si nous avons tout à l'heure entendu l'éloge de certains de nos camarades qui sont morts pour que vive la France, nous n'oublions pas que souvent on exalte les morts pour insulter les vivants et nous savons aussi qu'il y a des gens qui regrettent que tous les communistes n'aient pas été tués pendant l'occupation. (Applaudissements à l'extrême gauche.)
On en a tué beaucoup, certes, mais il en reste encore et aujourd'hui ils vont se compter dans cette enceinte pour voter contre la validation de M. Frédéric-Dupont. (Applaudissements à l'extrême gauche.)

(Journal officiel du 5 juillet 1946 p. 2596)

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